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Domaine étranger La nuit remue

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Valérie Nigdélian

Avec Citizen, Claudia Rankine décrypte les signes du refoulé de l’histoire raciale et de son retour douloureux dans la société américaine.

Citizen : Ballade américaine

Scène nocturne. Un arbre. À son pied une foule rassemblée. Parmi elle, un homme pointe le ciel du doigt. Certains regardent l’objectif du photographe, d’autres ont le visage tourné vers l’obscurité que l’homme désigne. Pourtant il n’y a rien, rien que du noir. Cette image d’archives, datée du 30 août 1930, s’intitule Lynchage public. De cette nuit d’horreur, il ne reste rien, rien sinon les visages blancs et souriants d’hommes et de femmes de tous âges, rassemblés au pied de l’arbre, y formant communauté. De la branche, le corps pendu a été effacé.
C’est de ce point aveugle de l’image, et de l’histoire (américaine et occidentale), qu’il est question dans Citizen, cinquième ouvrage (et deuxième traduit en France) de la poétesse et dramaturge Claudia Rankine. « Oublie tout, dit le monde. » Oublie ces nuits et leurs fruits étranges. Oublie « l’océan Atlantique se brisant sur nos têtes ». Oublie « la corde en nous, l’arbre en nous, nos membres ses racines, une gorge tranchée net ». Contiens-toi. Maîtrise-toi. Sois digne. Ne sois « pas malade, pas folle / pas fâchée, pas triste ».
Mais le monde se trompe : « Tu ne peux laisser le passé derrière toi. Il est enfoui en toi ; il a fait de ta chair sa cachette… » Le monde ment, et de l’équation de la violence historique, ne retient que des données partielles – et forcément partiales.
Dans un pays qui a légalement enterré la ségrégation depuis 1967 mais où les policiers (blancs) tirent à vue sur les citoyens (noirs), Rankine va donc collecter les réactions « folles », disproportionnées, maladives, de sujets doublement étrangers – aux autres comme à eux-mêmes. Identifier les signes d’« une colère accumulée au fil des expériences et des luttes quotidiennes contre la déshumanisation subie par toute personne métisse ou noire simplement à cause de sa couleur de peau ». Et ce faisant, révéler en un sinistre négatif les dispositifs – plus ou moins invisibles, plus ou moins insidieux – d’un racisme ordinaire, de son maladroit déni et de « la faillite d’un accord qui promettait de respecter les règles ».
Citizen est ainsi une ode à la mémoire, ancrée au présent – dans l’intime du sujet écrivant, dans une fraternité d’âme avec les fantômes d’hier et d’aujourd’hui. Commencé en 2005 alors que l’ouragan Katrina venait de s’abattre sur la Nouvelle-Orléans avec les conséquences désastreuses que l’on sait sur la population majoritairement noire, achevé en 2014 en plein mouvement Black Lives Matter et dans la secousse qu’imprimaient au pays les émeutes de Ferguson, Citizen se balade d’agressions racistes « de basse intensité », presque anodines (un regard, un mot qui blesse), en tragédies individuelles ou collectives. Fait la liste, sans fin, des victimes d’une guerre sans nom. Se nourrit d’images – œuvres d’art superbement reproduites, images volées sur des chaînes d’information. Les confronte aux mots, dans un patient et percutant travail de collage (les siens, ceux de Baldwin, de Fanon, de Blanchot…), et à la vérité des corps : corps rageur de Serena Williams, si noire dans l’« environnement hyper blanc » du monde du tennis, tête furieuse de Zinédine Zidane sur fond d’insultes racistes et de sirupeux « Black-Blanc-Beur »… Les formes, courtes, entremêlent lyrisme et vision quasi documentaire, procèdent par associations au fil de l’« anxieuse exhalaison d’une douleur ».
Mais si « la carte raciale » en dessine les lignes de force, Citizen est peut-être surtout une réflexion sur la possibilité d’être – être libre et échapper aux déterminismes, quels qu’ils soient (de race, de genre, de classe). Depuis la dissension entre ce qu’elle appelle le « moi historique » et « le moi-moi », Rankine interroge notre infime marge de manœuvre pour échapper à la prison que tisse inéluctablement le regard de l’autre, pour « acquérir, révéler, confirmer » une identité d’être humain. Rien de plus, rien de moins.

Valérie Nigdélian

Citizen : ballade américaine, de Claudia Rankine
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maïtreyi et Nicolas Pesquès,
Éditions de l’Olivier, 240 pages, 21

La nuit remue Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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