La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Poches Caresses de cendre

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218

Œuvre singulière, qui montre un homme pris au piège des sortilèges de la ressemblance, Bruges-la-Morte est un bijou de la littérature fin-de-siècle.

Roman méconnu mais superbe, Bruges-la-Morte (1892) est l’œuvre de Georges Rodenbach (1855-1898), écrivain et poète belge de la génération symboliste, ami de Mallarmé, de Rodin, de Villiers de L’Isle-Adam, et chroniqueur de la Belle Époque pour le Journal de Bruxelles ou le Figaro.
Inconsolé, désespéré après la mort de sa jeune épouse, Hughes Viane est venu s’installer à Bruges parce qu’il lui semble retrouver dans cette ville « mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer », une analogie avec la disparition de sa femme. Enfermé dans son deuil depuis cinq ans, cet esthète de 40 ans vit au milieu des souvenirs d’« Elle  ». Outre les peintures et les photographies qui ornent les murs du salon, il y a les empreintes laissées sur le mobilier – « Il semblait que des doigts fussent partout dans ce mobilier intact et toujours pareil, sophas, divans, fauteuils où elle s’était assise, et qui conservaient pour ainsi dire la forme de son corps. » – et surtout, trônant sur le piano « désormais muet », un coffre de cristal contenant le trésor conservé d’une « tresse nue », « cette chevelure qui était encore Elle ». Chaque jour il l’honore, et chaque jour, à la même heure du soir, il sort, poussé par le besoin de marier le noir de son âme aux reflets des canaux et au « gris d’un demi-deuil éternel » de cette ville dont les cloches « semblent semer dans l’air des poussières de sons, la cendre morte des années ». « Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte. »
Et puis voici qu’un soir, au détour d’une rue, surgit une silhouette ressemblant trait pour trait à celle qu’il a perdue. Soudain tout lui était rendu, « réapparaissait, vivait ». Cette passante, il va tout mettre en œuvre pour la croiser à nouveau. Il la retrouvera. Elle est danseuse. « Tout ce qu’il désirait c’était pouvoir éterniser le leurre de ce mirage. » Une liaison va s’ensuivre lui permettant de s’abandonner à l’enivrement de cette ressemblance. Désormais il n’y a plus qu’elles qui font une. Le cours du temps est enrayé, le passé se survit dans la fusion poétique du modèle et de la réalité.
Tout le roman et tous les efforts d’Hughes Viane visent à résorber, entre l’épouse disparue et celle qui est devenue sa maîtresse, la relation de ressemblance en relation d’identité, à passer, pour le dire plus doctement, du idem, c’est-à-dire de la même chose, au ipse, c’est-à-dire au même en personne.
Valorisant les rapports secrets qui unissent les âmes et les choses, l’écriture de Bruges-la-Morte – loin des élégances haut perchées de la littérature décadente – ne cesse de tisser des liens entre des plans différents. C’est ainsi que dans un premier temps on voit Viane jouer des pouvoirs de la suggestion et de l’allusion. Sa propension à évoquer, à se figurer, à opérer des rapprochements, à voir des analogies entre la ville et son épouse, à vivre donc poétiquement fait de lui une sorte d’artiste. Mais un artiste que sa rencontre avec Jane, la danseuse, va dévoyer. De la poésie, on va basculer dans le roman. C’est qu’en voulant atteindre le « paroxysme de la ressemblance », en cherchant la reproduction à l’identique, autrement dit en cherchant à faire prendre la copie pour l’original, le faux pour le vrai, ce sont les pouvoirs de la suggestion et de l’allusion qu’il abandonne, et sa démarche devient naturaliste ou réaliste. Et c’est ainsi qu’à la jouissance des analogies teintées de « diabolique ressemblance » va se substituer le démon des dissemblances. « À force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s’était amoindrie. Tant qu’elles demeuraient à distance l’une de l’autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop rapprochées, les différences apparurent.  » Et le pouvoir d’illusion s’altérant, la tentative de Viane pour ressusciter le corps de son épouse de manière sensible et palpable va le conduire à une perte encore plus irrémédiable.
Roman en trompe-l’œil, Bruges-la-Morte, par-delà le ressassement névrotique et la claustration mentale de son héros, vaut pour ce qu’il suggère du mystère de la survivance. En ce sens qu’il ne cesse de faire rêver à la possibilité d’une forme d’existence intermédiaire entre la vie et la mort, celle d’une tierce réalité, complexe et instable, qui ne se confondrait ni avec la pleine et entière incarnation ni avec la pure et simple disparition.

Richard Blin

Bruges-la-Morte
Georges Rodenbach
Préface de Marc-Vincent Howlett
Folio 2, 128 pages

Caresses de cendre
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
LMDA papier n°218
6.50 €
LMDA PDF n°218
4.00 €