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Essais Changer de peau

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218

D’une vie hors du commun, Christophe Granger tire un passionnant essai, à la fois enquête historique et biographie sociologique… au parfum romanesque.

Joseph Kabris ou les possibilités d’une vie 1780-1822

En mars 1797, le brick anglais London fait escale aux Marquises, dans l’une des baies de l’île Nuku Hiva. Le baleinier Joseph Kabris, 17 ans, en profite pour déserter et quitte le vaisseau à la nage pour rejoindre l’île, où il fait bientôt la rencontre des insulaires. À sa grande surprise, ceux-ci ne le dévorent pas… Sept ans plus tard, en 1804, la Nadejda du capitaine Krusenstern, envoyé en circumnavigation à travers les îles du Pacifique Sud par le tsar Alexandre Ier, mouille à son tour dans la baie. Parmi les indigènes qui bientôt montent à son bord, il s’en trouve un qui parle quelques mots d’anglais. Joseph Kabris – car c’est lui – vit à la mode nukuhivienne c’est-à-dire presque nu, et s’exprime dans la langue locale. Ami du chef, il occupe un rang élevé, s’est déjà marié deux fois et apparaît à l’équipage russe tatoué du visage jusqu’aux pieds. Il semble avoir oublié sa langue maternelle et jusqu’à son propre nom, qu’il prononce de façon erronée.
On imagine aisément le roman d’aventure que l’on pourrait tirer d’une semblable pépite biographique. Bonne nouvelle : il reste encore à écrire. Christophe Granger a fait quant à lui de Joseph Kabris le sujet d’une enquête mêlant micro-histoire, sociologie et anthropologie, qui porte la marque des travaux de Carlo Ginzburg ou encore ceux d’Alain Corbin, dont l’auteur sait aussi se distinguer. Car dans cette « vie extraordinaire », il s’agit d’explorer le faisceau des possibilités qui, à chaque fois que la vie de Kabris bascule, lui ont justement permis… de devenir Kabris. L’énigme du personnage, que l’ouvrage cherche à résoudre, c’est la façon dont cet individu (contrairement à d’autres) se révèle un extraordinaire transfuge social, linguistique, culturel, et surtout géographique : un transfuge en apparence parfait entre des mondes hétérogènes.
Sans céder à la tentation de relater, simplement, cette existence exceptionnelle, Christophe Granger étudie donc en détail les contextes propres à un lieu ou à une époque. Il détaille pour chacun les déterminismes à l’œuvre, cernant par exemple la façon dont sont alors instituées, depuis quelques décennies, les relations entre Marquisiens et Européens, au moment où Kabris déserte. Il relate en détail les modes d’organisation des sociétés du Pacifique, les processus de socialisation et d’intégration, expliquant quelles compétences et quel capital (réel ou symbolique) permettent – sans doute à son insu – l’entrée de Kabris dans le monde nukuhivien. L’enquête, passionnante, n’omet rien, lorsqu’elle évoque, à Nuku Hiva, structures sociales et rituels, système du tabou et croyances, tatouage, guerres, ou encore anthropophagie…
On n’est pourtant pas transfuge impunément, et Joseph Kabris échouera à franchir, dans le sens inverse, les frontières qui séparent les mondes. Embarqué par Krusenstern vers le Kamchatka (a-t-il à nouveau déserté sa vie insulaire ? A-t-il été enlevé ?), le jeune homme pérégrine un temps en Russie, rencontre le tsar Alexandre, devient professeur de natation à l’école des officiers de Cronstadt, se marie en Russie puis abandonne son épouse pour retrouver la France. La vie de Kabris, dès lors, n’est plus qu’une déchéance progressive, auscultée avec la même rigueur : un temps coqueluche du tout-Paris, il échoue à valoriser sa position et à conquérir une place dans les salons scientifiques ou mondains. Devenu artiste de foire, il promène dès lors dans des spectacles de plus en plus minables un personnage de « prince sauvage » à demi-nu et grimaçant, nimbé d’un imaginaire exotique de plus en plus frelaté. Il s’éteint dans la misère, et sans jamais avoir revu son île.
Qui était pourtant Joseph Kabris ? Au terme d’un essai si riche, on se prendra peut-être à regretter que la réponse à cette question reste largement dans l’ombre, tant demeurent inconnues les dix-sept premières années de sa vie mais aussi la composition interne du sujet : tendances, aptitudes, intentions et – risquons le mot – sa psychologie. Ce serait ici bien sûr l’apanage du romancier que la méthode d’analyse choisie par Christophe Granger a soin d’éviter, fidèle à son parti pris d’accorder une place prépondérante aux conversions, facteurs d’intégration et d’adaptation, c’est-à-dire aux processus objectivables plus qu’aux êtres. Relatée sous de tels prismes, cette enquête socio-biographique n’en demeure pas moins passionnante, par la capacité de Kabris à passer d’un monde à l’autre dans une perpétuelle dialectique entre stratégies d’adaptation et tropisme vers la singularité, mais aussi parce qu’elle fait de l’étude de cet être exceptionnel un lieu de compréhension privilégié des logiques selon lesquelles se construit toute vie.

Etienne Leterrier-Grimal

Joseph Kabris ou les possibilités d’une vie 1780-1822
Christophe Granger
Anamosa, 512 pages, 26

Changer de peau
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
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