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Traduction François Dominique

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218

« A » de Louis Zukofsky

Serge et moi avons commencé cette traduction il y a trente-deux ans. Pour ma part, je crois avoir trouvé, au cours de ce travail, la capacité d’envisager ma propre langue comme si je la découvrais naïvement pour la première fois. Cette expérience étrange et fascinante m’a aidé à écrire autrement certains de mes livres ; mais si l’on excepte Humanités (Obsidiane, 2005), aucun de ces livres ne porte la trace de mes lectures de Zukofsky ou d’autres poètes objectivistes américains. Comme Serge Gavronsky, je considère la traduction comme un genre littéraire à part entière ; nous partageons le point de vue de Walter Benjamin (La tâche du traducteur) : « Faire sauter, au bénéfice de la pure langue, le cadre vermoulu de la sienne. »
Au fil des 803 pages de l’édition définitive en anglais de « A » (2011), les vies de Louis, de sa femme Celia, de son fils Paul (brillant violoniste, chef d’orchestre et compositeur) s’entremêlent « inextricablement » avec les événements d’une grande partie du vingtième siècle. Ce canevas historico-biographique entrecroise des trames musicales, économiques, philosophiques et littéraires.
Louis Zukofsky (1904-1978) est le fils d’immigrants juifs d’origine lituanienne qui vécurent pauvrement dans le Lower East Side de Manhattan. Lui-même vécut difficilement de cours de mathématiques, d’émissions de radio et de travaux littéraires mal payés, sans jamais cesser d’écrire en poète, quelle que fût la forme. Au cœur d’une œuvre variée, le monumental « A » est le « poème d’une vie » auquel il consacra près de cinquante années.
Cependant, une telle Somme, écrite de 1928 à 1974, n’a aucune prétention totalisante ; c’est la saisie « sur le vif » de situations contingentes dont le lecteur lui-même pourrait faire par analogie l’expérience quotidienne, entre vie affective, trafic urbain, rencontres, lectures, courrier, radio, journaux, cinéma – à condition d’être capable d’en faire une épopée musicale… Dans l’épopée de « A », la subjectivité du poète, par la création poétique, absorbe tous les objets qui s’offrent à lui au cours du temps, sur les plans visuel et auditif, et les transpose musicalement.
Ami d’Ezra Pound, Louis Zukofsky fut le premier critique élogieux des Cantos et Pound publia les premiers poèmes de Louis. Mais l’auteur de « A » ne connut de son vivant que des éditions fragmentaires à tirage limité. La plus notoire fut réalisée au Japon par le poète Cid Corman, à partir des sections 1 à 12. Malgré le soutien et l’amitié de William Carlos Williams, puis l’admiration de Robert Creeley et de Basil Bunting, l’immense « A » souffrit longtemps d’appréciations sommaires et injustifiées : « poème hermétique », « jeu excentrique »… Les véritables éloges vinrent de poètes français comme Anne-Marie Albiach (traductrice de A-9), Jacques Roubaud, Jean Daive, Claude Royet-Journoud.
Le titre même du « poème d’une vie » nous interroge : A est la première lettre de l’alphabet ; elle évoque la Genèse, l’aleph hébreu ou l’alpha grec, une épopée des Commencements ; mais Zukofsky échappe à l’eschatologie religieuse, même quand il cite la Thora, car il situe les origines humaines dans une ère géologique et dans la préhistoire (A-22). La lettre A suggère un abécédaire dont l’issue est en même temps l’origine c’est-à-dire un Z, initiale de l’auteur. A est aussi un mot, l’article indéfini comme ouverture au vaste monde des objets. Mais avant tout, A est le sixième accord de la gamme en do majeur et la tonalité des 24 préludes de Bach dans Le Clavecin bien tempéré. La vingt-quatrième section de « A », entièrement musicale, commence en clé de do sur un accord en la mineur.
« A » peut être lu également comme un manifeste, le témoignage poétique d’une vie traversée par l’espoir de la révolution d’Octobre et la formation de l’URSS, le désastre du fascisme et de la guerre, la lutte de classes aux USA. C’est aussi une élégie portée par la quête de l’amitié, un chant d’amour pour Celia. C’est une réflexion morale et politique hantée par la présence textuelle de Karl Marx, de Baruch Spinoza (il y avait toujours, symboliquement, un couvert pour Spinoza à la table des Zukofsky !) et l’éloquence des Adams qui prévoient le déclin de l’industrie américaine à cause des « robber barons  ».
Polyphonie ? Dans une lettre à Lorine Niedecker (9 novembre 1935), Louis Zukofsky nous prévient : « La musique des énoncés n’a rien à voir avec l’explication, mais le lecteur devra apprendre à lire cet énoncé – constructions juxtaposées – comme de la musique. » Lire comme de la musique ? Ce fut, dès le début de ce travail de traduction, joyeusement poursuivi pendant près de trente ans, l’unique motif de notre emportement. La prosodie de Zukofsky est foisonnante : jeux de chiffres et de ponctuation, versification par décompte des mots, rimes internes, allitérations, onomatopées, inclusions brusques du courrier et de coupures de journaux comme des breaks de jazz, récurrence des thèmes et des phrases, giration autour de noyaux verbaux (Horse, Sound, Eye, Love…), simultanéité des accents, des dialectes… et cet inénarrable travail d’homophonie qui conduit avec humour à la translation du son en sens, par exemple dans les traductions phonétiques de Catulle et du Livre de Job. Déplacement constant de l’œil à l’oreille.
Finalement, de nous traducteurs vers vous lecteur, une invitation : lisez à voix haute, afin de retrouver pour vous-même, en français, l’emportement qui fut à la fois notre plaisir et notre parti pris.

François Dominique

Derniers livres de François Dominique :
Dans la chambre d’Iselle, Verdier
Délicates sorcières, Champ Vallon
« A » paraît le 6 novembre aux éditions Nous.

François Dominique
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
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