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Traduction Chloé Billon

avril 2021 | Le Matricule des Anges n°222

Baba Yaga a pondu un œuf de Dubravka Ugrešić

La complexité de l’écriture de Dubravka Ugrešić est liée à sa manière de concevoir son œuvre littéraire, à la croisée de plusieurs genres : autofiction, fiction, et réflexion socio-politique. Baba Yaga a pondu un œuf en est une claire illustration, puisqu’il est divisé en trois parties, correspondant presque exactement à cette subdivision, qui abordent chacune à leur manière un thème central : le vieillissement, particulièrement celui des femmes. Presque, parce que les frontières sont floues, les motifs se répondent, les personnages passent d’un récit à l’autre sans se soucier des genres ni des catégories.
Dans la première partie, l’autrice évoque son rapport complexe avec sa mère vieillissante et progressivement atteinte de démence sénile. La langue est intime, précise, peut-être d’autant plus que la mère, justement, perd ses mots, en invente d’autres, et appelle sa fille à la rescousse quand le langage devient son ennemi. Dans ce labyrinthe, la sonorité est parfois plus importante que la stricte signification : la mère, par exemple, demande à sa fille des « gâteaux pour les organes génitaux ». Dans l’original croate, l’autrice suppose qu’elle a confondu genitalije avec le mot cerealije, nouveau pour elle (en croate, céréales se dit normalement žitarice). D’un point de vue sonore, cependant, rien de commun entre « organes génitaux » et « céréales ». En l’absence de sonorités communes pouvant expliquer cette confusion en français, j’ai choisi de faire un détour par l’anglais genuine organic, qui s’inscrit tout à fait dans un monde où les emballages de biscuits sains, probablement bio et à forte teneur en fibres, n’ont rien à voir avec ce que la mère a connu toute sa vie.
La deuxième partie quitte radicalement le domaine de l’autofiction pour emprunter la forme du conte. On y suit les aventures rocambolesques de trois femmes âgées, Pupa, Beba et Kukla, dans une station thermale tchèque. Les codes du conte y sont repris avec gourmandise, mais jamais totalement, et jamais sérieusement : la quête de la fontaine de jouvence se mue en obsession pour la longévité, le spa et les boissons protéinées, les enchanteurs sont des charlatans, le beau prince se qualifie lui-même de crétin, la belle princesse ne brille pas non plus par son intelligence, les scènes d’amour appuient sur les clichés, quant aux trois bonnes fées, cet intermède merveilleux est pour elles à la fois une échappatoire et un révélateur de leur quotidien insatisfaisant de modestes retraitées. La dimension ironique du récit transparaît également dans les interventions de la conteuse, qui commente le processus narratif sous une forme mi-proverbe, mi-comptine : « Arrêtons-nous ici un instant, pour dire que la vie est le champ et le vent qui souffle sur la prairie, tandis que l’histoire tantôt s’étrécit, tantôt à nouveau s’élargit. »
La dernière partie, mi-glossaire encyclopédique sur le mythe de Baba Yaga (une sorcière mangeuse d’enfants), mi-guide de lecture symbolique des deux premières parties, regorge de références issues du folklore slave, mais également balte, roumain, hongrois… L’autrice y énumère les multiples variations d’un concept ou d’une créature mythologique sans toujours préciser l’origine exacte de chaque mot, et en s’appuyant sur une tradition orale populaire qui, parfois, ne peut être traduite. Elle est si constitutive d’une mémoire inconsciente, de souvenirs d’enfance, qu’il faut s’efforcer, pour produire le même effet dans la langue cible, de lui trouver un équivalent. À cette difficulté de transmettre un patrimoine culturel s’ajoute celle du ton, du rythme et de la rime : la langue croate est bien plus condensée et plus facile à rimer que le français.
Baba Yaga a pondu un œuf est un texte ancré dans le monde et la culture slaves. Dans la première partie, l’autrice se rend en pèlerinage dans la ville natale de sa mère, Varna, en Bulgarie. La deuxième partie se déroule intégralement en République tchèque, et certains personnages sont russes. La littérature et les contes russes sont abondamment cités, parfois dans l’original, et la dernière partie, on l’a vu, s’intéresse à des mythes irriguant toutes les cultures d’Europe de l’Est. On trouve dans les première et deuxième parties des mots, voire des répliques entières en bulgare, tchèque ou russe. Ce n’est pas un problème pour un lecteur croate : grâce aux racines communes des langues slaves, il comprendra globalement de quoi il est question, tout en faisant l’expérience du sentiment d’étrangeté ou de dépaysement vécu par les personnages. J’ai choisi de ne pas traduire ces éléments dans le corps du texte, mais en note de bas de page. L’original pose également le problème de la transcription en latin des langues slaves écrites en cyrillique : russe, ukrainien, bulgare… S’il existe plus ou moins une transcription admise du russe au français, elle n’est ni officielle, ni complètement satisfaisante. Et puis, que faire alors des autres langues écrites en cyrillique ? Les transcrire comme si elles étaient du russe (sachant que chaque langue a son propre alphabet cyrillique, avec des variations correspondant à ses spécificités) ? Cela aurait exigé un travail de recherche infini, les mots russes et bulgares étant, dans le texte croate, transcrits en latin, mais selon les conventions et avec les signes diacritiques utilisés dans les langues slaves écrites en latin comme le slovène, le croate, le tchèque et le slovaque. C’est cette graphie que j’ai conservée, afin de préserver la cohérence et l’unité du texte, et parce que ces conventions orthographiques, créées pour des langues slaves, sont bien plus adaptées et simples pour exprimer leurs sons.
Lisser, effacer la diversité et l’étrangeté de mots en voulant traduire à toute force l’intraduisible (chaque mythologie a ses créatures, ses monstres et ses légendes, qui ne sont pas tous transposables) aurait dénaturé le texte de Dubravka Ugrešić, où se révèlent l’immense richesse et toute la complexité symbolique et cosmogonique de mythes dont ce qui nous a été transmis en Occident se limite souvent à l’image d’une méchante vieille dans une maison à pattes de poulet. Et Baba Yaga est bien plus que ça.

Chloé Billon a traduit, entre autres, Robert Perišić, Slavenka Drakulić, Renato Baretić. Baba Yaga a pondu un œuf paraît aux éditions Christian Bourgois le 22 avril (444 pages, 23,50 )

Chloé Billon
Le Matricule des Anges n°222 , avril 2021.
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