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Poésie Pas à pas au jour le jour

septembre 2021 | Le Matricule des Anges n°226 | par Emmanuel Laugier

Poèmes à pied propose vingt arrêts sur des marcheuses et marcheurs ayant écrit les verbes caractérisant la joie de se déplacer, comme flâner ou dériver.

Poèmes à pied, le nouveau livre de Cole Swensen, poète et traductrice, éditrice de La Presse Poetry, est résolument un hommage à la marche doublé d’une approche (phénoménologique et descriptive) de son lien avec l’activité d’écriture. On sait depuis au moins Nietzsche que l’on pense en marchant, mais les exemples qui lieraient écriture et marche sont foisonnants et divers. Sans doute Empédocle, dont on aurait retrouvé les sandales sur le bord d’un volcan, était-il ce penseur présocratique arpenteur, comme Héraclite celui du mouvement, et à posteriori de la pensée du déplacement et de la multiplicité. Pindare définissait son poème comme une marchandise quittant la rive à bord d’un navire rempli de jarres d’huile d’olive, pour l’imaginer se transmettre à tout étranger venu d’une terre à une autre. Et André du Bouchet, à plus de 2400 ans du peripaten d’Aristote (marchant autour du Forum), porte dans sa poche des carnets lors de ses marches dans les montagnes proches de Truinas.
L’hommage rendu aux liens consubstantiels entre marche et écriture prend ici la forme d’une série de poèmes référés et écrits à partir de la lecture de vingt auteur.es, ponctués de quelques-unes des promenades de Cole Swensen elle-même (choses vues, descriptions). Le matériau d’écriture qui compose chaque station (qu’il s’agisse de Rousseau, Sand, Nerval, Woolf, Herzog, Sebald, ou Lisa Robertson) rappelle parfois celui de chaque auteur.e, comme si des coupes et prélèvements avaient été faits dans leur corpus. Sans doute n’est-ce que l’effet déterminant de l’auteur.e référé.e. Il n’empêche qu’une tonalité du phrasé de Swensen s’attache, avec parcimonie et discrétion, à leur propre historicité (de langue ou de geste imaginé).
À cette impression s’ajoutent, à l’intérieur de phrases relativement longues (ce qui explique le format du livre), des effets de disjonctions sémantiques, par lesquels sont suspendus les voies narratives propres aux recours biographiques. Parfois, des incertitudes grammaticales (à Nerval « Et au milieu, le flâneur, invisible devant une forêt de fantômes à qui le lent, dans quoi l’aigu, ou une lame de lumière,//au centre du point aveugle, l’espace blanc, le terrain vague, s’éclipse  ») gagnent la phrase, comme l’emploi de participe passé fonctionnant comme substantif (« le trouvé  », « un catalogue du perdu  »), créent une étrangeté au sein de la langue française. L’impression qu’une locutrice américaine ait écrit ce livre dans un français que les traducteurs auraient retrouvé dans son propre anglais vient parfois en tête. Ces décalages, que la syntaxe porte, conduisent à reconnaître en elle l’effort que toute écriture fait pour inventer sa langue : les exemples de ces saisis foisonnent. Depuis Rousseau et ses Rêveries il est écrit que « marchant trop tard défié tous les âges éclos le long du chemin et pourtant je dis mais je/n’ai pas encore vécu. Et repense à un cœur égaré dans un pré et repense au vent. Dieu est/juste.///Au milieu de la route, soudain aussi large que longue. Et ainsi parvenons-nous/au point où un gentilhomme se sent inséparablement partie de tout  ». De Wordsworth (Dorothy) le mouvement vif de sa marche dessine une danse : au cinquième « marcha  » et au troisième « marché  » elle dit : « marcha au crépuscule. Marcha au dedans. Ne fus ni entendue ni défendue, bien que je ressentisse les forces d’union tentant de réunir le groupe indéterminé de toutes les choses choisies. Je ferai le tri  ».
En avant, au devant, les marches conduisent et Rimbaud, absent du livre, veille pourtant sur la dure réalité rugueuse, interdisant tout « j’y suis » d’interrompre la dérive : « il y a une âme distincte logée dans les jambes » est une phrase attribuable aux marches de Virginia Woolf dans les rues londoniennes. Ce On Walking On (2017) conjugue ainsi immédiatement la dynamique du gérondif, ce « verbe à cheval », comme Mandelstam le définissait, à celle d’un mouvement mis en branle par lui-même : le titre français Poèmes à pied respecte ce double mouvement, d’un déplacement comme effet et comme acte. C’est la réversible modulation de les écrire qui en fait l’élan vrai.

Emmanuel Laugier

Poèmes à pied, de Cole Swensen
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maïtreyi et Nicolas Pesquès, Corti, « Série américaine », 118 pages, 17

Pas à pas au jour le jour Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°226 , septembre 2021.
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