ELLE revient au pays de son enfance. Pays de bois, de forêts, de neige et de montagnes. Pays de ses parents depuis plusieurs générations. La maison, le village, son café, ses habitués, les jeunes et puis les vieux à des heures différentes. Dans la maison, une grande boîte rouge, pleine de photographies. De photos de famille. Ils sont tous là, les parents, les grands-parents, les frères et les sœurs, les maris aussi. Et puis cette question : « D’où vient l’air absent de mon arrière-grand-mère sur la photographie ? » Alors ELLE convoque les souvenirs, les détails, elle confronte les personnages, les femmes surtout, avec leur quotidien. Et cette seconde question : « Pourquoi la présence des hommes / N’est-elle pas / Rassurante ? » Et ces taches blanches apparues sur son corps dès l’enfance et qui s’étendent un peu partout, que sont-elles ? Que disent-elles ?
Par petites touches, en de très courtes scènes, Marine Bedon laisse apparaître des ombres qui petit à petit s’installent sur le visage des femmes de sa famille, passée l’enfance, un secret peut-être, « Celui qui ôte aux femmes / Leur gaieté / le jeu / Les rires ». Rien n’est jamais dit vraiment, mais des impressions, des regards, des frôlements, des soupçons, le souvenir d’un garçon dont elle fut amoureuse, qui vit encore au pays et qui un soir… Et puis tout cela déposé à côté des regards que les hommes aujourd’hui portent encore sur les femmes, les propos salaces des anciens, les questions incessantes des jeunes quant à son statut marital et aux enfants qu’elle se devrait d’avoir. Alors apparaît ce destin partagé par toutes ; depuis son arrière-grand-mère jusqu’à sa mère, jusqu’à ELLE aussi, ce destin qui les veut dépendantes et soumises aux volontés des hommes. Et ce souhait, ce désir, ce besoin urgent de vouloir que sa fille à elle, sa fille encore à venir, échappe à ce destin : « Je ferai tout / Pour que ça ne t’arrive pas / A toi / Si proche et si prochaine ».
Une écriture fine, précise, comme une dentelle, une broderie, un travail d’aiguille doux et minutieux qui n’en révèle pas moins un paysage de violences. Un texte tendre et dur à la fois.
Patrick Gay-Bellile
Retour à X
de Marine Bedon
Éditions espaces 34, 80 pages, 14 €
Théâtre Retour à X
juin 2024 | Le Matricule des Anges n°254
| par
Patrick Gay Bellile
Un livre
Le Matricule des Anges n°254
, juin 2024.

