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Domaine étranger À mort la mort !

septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256 | par Thierry Cecille

Guide retors et sensible, Richard Flanagan nous entraîne dans son labyrinthe, roman vrai d’existences confrontées à l’Histoire.

Opus incertum, littéralement appareil incertain, ainsi appelle-t-on, chez les Romains, un type de mur, de parement, composé de blocs irréguliers, de pierres ou de marbres parfois aussi de couleurs différentes. C’est à une telle structure, surprenante, qui pourrait dans un premier temps sembler périlleuse et qui s’avère en définitive massive et résistante, que le lecteur est confronté, dans ces centaines de pages. Commençons par ce qui d’emblée semble fort énigmatique : le titre. « Dans l’une de ses nouvelles de jeunesse, Tchekhov parodie les problèmes de calcul mental posés aux écoliers, comme l’illustre la question 7 : Le mercredi 17 juin 1881, un train devait partir de la gare A à trois heures du matin pour arriver à la gare B à 11 heures du soir ; mais à l’instant même où le train allait partir, le conducteur a reçu l’ordre d’atteindre la gare B à 7 heures du soir au plus tard. Qui aime le plus longtemps, un homme ou une femme ? »
Dans un premier temps, nous sourions, incrédules – puis nous comprenons que rien ici n’est laissé au hasard. La mention de Tchekhov nous lance sur la piste des vies inachevées, des humains déboussolés – et la question, qui n’a rien de scolaire, interroge la capacité d’aimer et la résistance à l’épreuve du temps. Les premières pages, quant à elles, racontent la visite que Flanagan effectua, au Japon, sur le site du camp d’Omaha, où « (son) père avait jadis été prisonnier de guerre ». Puis nous découvrons H. G. Wells, rencontrant Rebecca West, se confrontant à son amour et se réfugiant dans l’écriture d’un nouveau roman, La Destruction libératrice, dans lequel il imagine l’humanité confrontée à la menace d’une bombe capable de la détruire. Léo Szilard, un physicien juif hongrois, découvre ensuite ce roman dans les années 1930 et anticipe alors, contrairement à ses confrères qui la jugent impossible, l’existence d’une bombe nucléaire. Craignant que les savants nazis ne soient les premiers à l’inventer, il sera l’un des instigateurs du projet Manhattan qui aboutira à ces bombes qui, à Hiroshima et Nagasaki, feront des centaines de milliers de victimes. Mais ces mêmes bombes mettront un terme à la guerre, permettant au père de Flanagan d’échapper à la mort a priori inévitable que réservaient à leurs prisonniers les Japonais qui se seraient battus jusqu’au bout…
Cette forme, complexe et maîtrisée, remplit un but bien précis. Flanagan déclarait en effet dans nos colonnes lors de la parution de La Route étroite vers le nord lointain (Actes Sud, voir Lmda N°170) : « Dans chaque nouveau livre j’essaye d’inventer de nouvelles voix, de nouveaux biais, dans le but de m’affairer à quelque chose dont je ne suis même pas sûr d’être capable à ce moment-là ». On ne peut, bien sûr, s’empêcher de penser ici à W. G. Sebald : comme dans Les Anneaux de Saturne ou Les Émigrants, il s’agit de devenir « l’archéologue de la mémoire » et de faire du texte un véritable tissu, cousant ensemble des fragments jusque-là dispersés. Flanagan l’annonce d’emblée : « Le temps guérit-il les blessures ? Pas toujours. Il se contente de les cicatriser ». Ici, dissimulés et révélés à la fois dans le puzzle des chapitres successifs, se succèdent épreuves et souffrances – intimes mais aussi, plus largement ou profondément, historiques. Flanagan consacre en effet de belles pages à son enfance dans une bourgade perdue de Tasmanie et compose alors le portait de ce père qui, sauf en de rares moments, a toujours tu le calvaire enduré durant la guerre : son asservissement et les tortures que lui fit subir le « Chemin de fer de la mort ». Mais on découvre également le « goulag de l’Empire britannique » que constitua cette région pour les forçats qu’on y exila et, pire encore, le génocide dont furent victimes les aborigènes. Écho troublant de nouveau, car c’est en pensant à eux, en particulier, que Wells imagina sa terrible Guerre des mondes et ses envahisseurs venus de Mars : « Les Tasmaniens, en dépit de leur apparence humaine, ont été totalement annihilés, en l’espace d’un demi-siècle, lors d’une guerre d’extermination menée par des immigrants européens. Sommes-nous donc des anges de miséricorde, pour oser ainsi reprocher aux Martiens de nous avoir fait la guerre dans le même esprit ? »
Dans le même entretien, Flanagan précisait sa vision de la littérature : « En tant qu’êtres humains, nous n’acceptons pas les ténèbres. Nous lisons pour cette même raison. Le livre c’est la fente – la fissure à travers laquelle pénètrent les faisceaux de lumière ». Une métaphore filée, ici, vient préciser la tâche qu’il se fixe : « Les mots existent pour saisir le monde, et si chaque jour nouveau le monde leur échappe, chaque lendemain ils sont voués à reprendre leur danse folle : les mots voués à ancrer, le monde à s’envoler ; les mots à dire c’est comme ça, le monde à dire pas du tout. Ainsi va leur tango éternel, et l’écrivain n’est guère que la paire de chaussures qui glisse entre le danseur et la piste de danse ».

Thierry Cecille

Question 7,
de Richard Flanagan
Traduit de l’anglais (Australie) par Serge Chauvin,
Actes Sud, 288 pages 22,50

À mort la mort ! Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°256 , septembre 2024.
LMDA papier n°256
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LMDA PDF n°256
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