Tchekhov a écrit plus de 600 nouvelles. Virginia Woolf disait qu’il faut en lire beaucoup avant d’espérer pouvoir en saisir quelque chose. Jacques Rancière s’y emploie dans une lecture scolaire au noble sens du terme : le philosophe se met à l’école d’un maître difficile en se portant au plus près de ces « petites histoires à propos de rien » (Woolf dixit), et en les faisant résonner entre elles.
À rebours des grands récits de la nécessité, tramés « des enchainements inéluctables de causes et d’effets », Tchekhov « prend l’action et les personnages en route, et les laisse en route ». Ses personnages « mènent ordinairement leur vie sur le bord du quelque chose et du rien ». Question de mesure, très fine, que Rancière dégage des nouvelles : le « bord » du moment où « quelque chose pourrait arriver mais n’arrive pas », ou bien celui – « parfois une affaire de pur hasard » – où « quelque chose arrive », comme un appel, qui laisse entrevoir une liberté qui pourtant reste « au loin » : il est déjà trop tard et le rideau est retombé, le plus souvent parce que les personnages « se dérobent devant un bouleversement de leur univers sensible ». En quoi ce sont des animaux politiques et littéraires qui nous ressemblent. Ils nous parlent de nous et de notre peur de la liberté, et la force de l’essai de Jacques Rancière, sans jamais appuyer, est de nous montrer dans le Tchekhov nouvelliste notre contemporain.
Dans The Common Reader, Virginia Woolf a écrit que « Notre première impression en lisant Tchekhov n’est pas de simplicité mais d’égarement ». Et qu’à lire ses nouvelles « nous soulevons la question de notre propre compétence de lecteur ». Dans ce texte, elle file toute une métaphore de la musique de Tchekhov et d’une nécessaire éducation de notre oreille. Partagez-vous ce jugement ?
L’égarement est, de fait, double. Il concerne le sujet de ses nouvelles – le plus souvent, un épisode insignifiant ou une succession de tels épisodes – mais aussi leur conduite. Chez Tchekhov, il n’y a jamais le schéma fictionnel habituel : mise en place des personnages et situations, accélération qui aboutit à un nœud dramatique, dénouement heureux ou malheureux. Tous les épisodes ont une même texture et une égale importance. Et le dernier ne conclut rien : l’histoire reste ouverte. Cela dérange les habitudes du lecteur : on ne sait jamais bien ce qui se passe, quand cela commence et comment cela va finir. Il faut donc changer de mode d’écoute. Virginia Woolf convoque la musique. Tchekhov l’avait fait lui-même. Dans Ionytch le narrateur nous parle d’une dame qui lit dans son salon un roman de sa composition. Celui-ci raconte des choses qui n’arrivent jamais dans la vie mais il est facile à entendre et suscite des pensées agréables et reposantes. Or quand la dame s’arrête, on entend une chanson populaire entonnée par un chœur. Et celle-ci, à l’inverse, fait ressentir en quelques minutes tout ce qui se passe dans la vie, c’est-à-dire toute la...
Entretiens Le mètre Tchekhov
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Jérôme Delclos
Jacques Rancière nous révèle le nouvelliste russe en pionnier de la fiction littéraire moderne, et maître mesureur de notre condition.
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