Dans les livres de l’écrivain suisse Michel Layaz les phrases, courtes pour la plupart, semblent conduire chacune à une sorte d’évidence, d’immédiateté. Des phrases simples pour rendre une vie comme dans Les Vies de Chevrolet paru en 2021. Sans effets de manche, sans artifices, elles semblent presque s’effacer devant ce qu’elles racontent, comme un plan de cinéma qui ferait oublier que ce que l’on voit est passé au filtre d’une caméra, de micros, d’un montage, d’une mise en scène.
Deux filles semble de prime abord appartenir au registre autobiographique tant la voix qui parle nous paraît proche et ce qu’elle raconte si immédiatement palpable. La voix est pourtant celle d’un caméraman documentariste que sa femme a quitté et qui vient accueillir à l’aéroport Olga sa fille unique partie sept mois en Asie pour échapper à la fadeur européenne. Partie avec un ami, c’est avec une amante rencontrée en Chine qu’elle rentre : Sélène. Les deux filles vont habiter chez le père d’Olga qui pose sur elles un regard curieux et bienveillant, saisissant avec une émotion contenue les gestes qui disent leur jeunesse, leurs envies, leur amour. « Sélène attirait Olga comme personne d’autre, soit ! Mais Sélène pouvait aussi, pleine de désirs, écouter une soirée entière Olga lui lire des poèmes ou des bouts de romans, lui raconter les rixes du Caravage ou les dérives de Nan Goldin. » Ce sont de belles scènes très simples que le roman restitue à travers le regard du père. Olga, férue d’art et Sélène combattante environnementale amoureuse des légumes éveillent chez le nouveau célibataire une forme inattendue d’optimisme. Elles sont l’avenir et radieuses elles le rendent tout à coup désirable. Les deux filles rencontrent « un SDF au corps osseux et aux membres racornis » dans lequel elles découvrent un véritable artiste dont les carnets sont des trésors. Olga voudrait que son père le rencontre, qu’il lui consacre un documentaire et lui montre pour cela le cahier que celui qu’elle appelle Amandin lui a offert : « J’ai commencé à tourner les pages du cahier. J’allais d’étonnement en émotion, de charme en surprise. Avec quelques crayons de couleur et des pastels gras, avec des motifs très simples (…) Amandin figurait un monde sans tourments, d’avant les tempêtes et les abattoirs, quand rien n’offensait encore. » Une esthétique qui semble aussi s’accorder à l’écriture de ce roman…
Le tourment, pourtant, va poindre peu à peu. En présence de Sélène, le père d’Olga ressent quelque chose de « sournois et d’épuisant. » On laissera le lecteur découvrir par lui-même où nichent les éléments de la tragédie. La fiction importe finalement assez peu. Elle n’est que le support d’un art du voir en quoi Layaz excelle. Voir la société où nous vivons, montrer la vie de cette génération dont on voudrait désespérer et qui apparaît ici tellement salvatrice. Voir les liens qui nous unissent et qui sont pourtant invisibles. Le roman s’appuie sur quelques scènes charnières, remarquables de netteté, fortes aussi en ce qu’elles ont de symboliques. Et si l’on est d’un monde d’après « les tempêtes et les abattoirs », d’après les offenses, ce roman-là nous indique une voie qui serait celle de l’apaisement. Pour croire encore en un monde meilleur.
T. G.
Deux filles, de Michel Layaz
Zoé, 155 pages, 17 €
Domaine français Un art du regard
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Thierry Guichard
C’est avec beaucoup de délicatesse que l’écriture de Michel Layaz s’empare du roman pour que la fiction se déploie comme une succession d’images sensibles.
Un livre
Un art du regard
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.
