Alina Șerban est metteuse en scène, dramaturge, comédienne au théâtre et au cinéma. Et rom de Roumanie. Rom pas tzigane parce que « tzigane, ça veut dire esclave », comme le dit Magda, le personnage central de La Grande Honte. Magda est étudiante. Elle est en master et prépare un mémoire sur « Cinq cents ans d’esclavage des Roms en Roumanie ». Car jusqu’en 1856, date officielle de l’abolition de l’esclavage en Roumanie, les Roms sont achetés ou vendus, par les grands propriétaires terriens et les monastères. Cette histoire, Magda veut la faire connaître car elle est pour beaucoup, dit-elle, dans l’ostracisme qui frappe encore aujourd’hui le peuple rom. Il y a d’ailleurs beaucoup d’Alina Şerban dans Magda : toutes les deux élevées en foyer, universitaires, militantes pour la reconnaissance des droits des Roms, féministes aussi, elles travaillent sur l’histoire longue et ses répercussions. Et tout comme Alina, Magda entreprend de convaincre son entourage, de le persuader que la honte doit changer de camp, que ce n’est pas aux Roms d’avoir honte, mais bien aux descendants de ceux et celles qui pendant des années les ont réduits en esclavage. Elle défend ses positions auprès de Matei, son ami d’enfance devenu prêtre, auprès de Daniel, son compagnon non rom, à qui elle explique : « Quand tu te trompes, quand tu fais une gaffe, tu n’es pas le Roumain qui a fait une gaffe, tu es Daniel qui a fait une gaffe, alors que, pour nous, c’est tout le groupe : Regarde-moi ces Tziganes ».
Et c’est finalement en jouant son mémoire devant ses professeurs, en représentant un montage de différentes scènes mettant en jeu des personnages importants de l’histoire roumaine, en s’appuyant sur leurs discours ou leurs propos qu’elle va convaincre du bien-fondé de sa démarche. Alors, s’il est possible de trouver un peu rapide les conversions et les reconnaissances des uns et des autres, le travail d’Alina Șerban reste tout à fait exemplaire et éclaire de manière limpide et très fouillée les racines d’un racisme qui refuse de dire son nom. PGB
La Grande Honte, d’Alina Șerban
Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, L’Espace d’un instant, 78 pages, 13 €
Théâtre La Grande Honte
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Patrick Gay Bellile
Un livre
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

