Sous une apparence de roman joueur, de « maquette à monter » telle que savait en élaborer Julio Cortázar, avec ses photos, ses listes et ses schémas, avec ses chapitres courts dont la numérotation s’inverse à mi-parcours, comme si livre se rembobinait sur lui-même et que le présent pouvait se replier sur le passé, L’Amour des hommes singuliers du Brésilien Victor Heringer (1988-2018) ne dissimule qu’à peine le désespoir qui semble l’habiter. Certes, comme souvent, la biographie de l’auteur ou le peu que nous en savons – son suicide à l’âge de 30 ans – influe inévitablement sur la manière dont nous lisons le texte, nécessairement rétrospective. On serait en droit de penser que si nous l’avions lu au moment de sa parution brésilienne en 2016, alors que l’auteur était bien vivant, nous n’aurions peut-être pas accordé la même importance aux signes de l’abyssale mélancolie que ne cesse de suggérer le texte.
Et pourtant, ces « hommes singuliers » que dépeint le livre – à commencer par le narrateur – se singularisent avant tout par leur grande solitude. Ainsi Camilo, adulte à la jambe folle menant une vie sans soubresauts mais aussi sans passion ni élan, se rappelle-t-il sa jeunesse, lorsqu’à ses 13 ans son père ramène à la maison un adolescent des rues, Cosme, dont la vigueur physique est l’antithèse de sa chétivité. Ce sera, pour Camilo, la découverte de l’amour, une fois compris que la haine qu’il ressent d’abord envers cet intrus n’est en réalité que l’autre face du désir. Leur idylle, secrète, intense, sexuelle, nourrie d’une « sensation d’interdit », sera brève. Cosme (qui se gagne ensuite le diminutif de Cosmim), en bon rejeton de la misère, mourra jeune et de mort violente. Pour Camilo leur histoire sera une marque indélébile, encombrante, un moment qu’il ne cesse de sonder.
Le passé, de fait, est tout pour lui. C’est la seule boussole qui semble encore le guider bien des années plus tard. Ainsi de l’école qu’il a fréquentée : « Je suis certain que ma classe a servi de matrice pour tous les êtres humains de la planète. L’espèce entière était résumée dans ces quarante personnes (dont moi), qui représentaient toutes les tendances et tous les tempéraments ». S’ensuit donc une exhaustive description des types humains que sa classe – microcosme ou métonymie – renferme. Un classement précis, où se croisent le « gros agressif » et le « beau gosse blondinet », le « mutant » et la « pauvre petite qui travaillait dur ». Un classement à la fois naïf et cynique, auquel il ne cesse de se référer ensuite pour estampiller aussitôt les diverses personnes qu’il croise. Un classement, surtout, qui par-delà son apparente objectivité dit quelque chose du mal-être latent du narrateur. Derrière l’humour transparaît la négativité.
« Le quartier de Queím est minuscule, on le voit à peine sur les cartes à grande échelle, mais quand Cosmim m’a présenté la rue (je pouvais désormais jouer dehors, j’étais un homme-mâle), il m’a paru si gigantesque qu’autour de moi j’ai senti l’air se raréfier. » C’est donc par l’intermédiaire de l’objet de son amour, qui incarne tout ce que lui n’est pas, que Camilo le fils de bonne famille, jalousement protégé de l’extérieur par des parents pourtant indifférents (un père qui pourrait bien être un tortionnaire au service de la dictature ; une mère qui ne le voit pas et s’enferme dans ses obsessions), accède à la rue de Rio de Janeiro, à son univers bigarré, au groupe d’amis qui se retrouvent dans le terrain vague. « La rue elle mord pas », lui dit Cosmim, tandis que Camilo prend conscience qu’il vit « parmi des gens pauvres ». Il est donc différent, lui disent ses nouveaux amis, mais « différent en bien et non pas différent en oh-le-pauvre (ce qui était bien plus courant) ».
Cette différence (de statut social, d’orientation sexuelle) est pourtant ce qui isole le narrateur, elle est le chiffre de sa future solitude, celle de l’adulte oisif qu’il est devenu, avec pour seul ami un voisin avec lequel il ne partage pas grand-chose. Puis voici qu’il décide d’adopter – informellement, sur un coup de tête – un jeune garçon qui n’est autre, faut-il croire, que le petit-fils de la brute qui a assassiné Cosmim, bien des années plus tôt. Un garçon qui pourrait être (ou pas, rien n’est jamais certain dans ce livre cousu d’incertitude) « un soleil dans la maison », pour reprendre le titre ironique de la partie finale du livre. Un fils, pour Camilo, un enfant à élever, quelque chose qui, enfin, le tirerait de sa torpeur. Mais peut-on trouver la lumière en se raccrochant à ce qui porte, même involontairement, les traces d’un malheur ancien ? Le passé, qui colle aux basques du narrateur, se referme toujours comme un piège.
Guillaume Contré
L’Amour des hommes singuliers, de Victor Heringer
Traduit du portugais (Brésil) par Hélène Mélo, Denoël, 200 pages, 20 €
Domaine étranger L’amour et ses restes
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Guillaume Contré
Dans un roman aussi sombre qu’inventif, le Brésilien Victor Heringer explore le premier amour et les traces qu’il laisse comme une malédiction.
Un livre
L’amour et ses restes
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

