Moi je n’étais pas chaud du tout pour venir en Amérique, mais ma femme, Moriam, si. » Une fois n’est pas coutume dans l’œuvre de la romancière Sefi Atta, c’est un homme et non une femme qui prend la parole : Made in Nigeria est le monologue d’un père de famille intranquille, un type pas trop costaud, qui se trouve emporté – et nous avec – dans une sombre et drolatique odyssée. Emporté, voire happé. Lukmon (c’est son prénom) a beau rechigner, rien n’y fait. Car comment résister au miracle, qui a fait de lui et des siens, un beau jour de 1999, à Lagos, les lauréats de la loterie du Diversity Immigrant Visa Program, carte verte à la clé ? Comment arrêter, surtout, l’impétueuse Moriam, épouse « revêche » et infirmière de son état, qui veut, à toute force, partir pour les États-Unis ? Lukmon finit donc par céder. Les enfants, Taslim et Bashira, n’ont pas leur mot à dire. Les voilà qui s’envolent tous les quatre loin du pays natal, comme tant d’autres avant eux, partis chercher fortune par-delà l’Atlantique. De Lagos à New York, puis à Middlesex, dix années vont passer, au fil d’un récit profond, formidable de légèreté, d’humour caustique et de noirceur.
Savoureuse saga familiale, Made in Nigeria brosse le portrait d’une certaine Amérique – celle que Lukmon découvre. De Clinton à Obama, sans oublier les fans de Trump, déjà nombreux – y compris chez les Afro-Américains et autres « Dudus » (« Noirs » en yorouba), comme l’affreux cousin Ismail, chez qui la petite famille est d’abord hébergée –, le paysage change peu : c’est un monde d’autochtones plutôt minables, candidement racistes et souvent arrogants que décrit Lukmon. Il n’est pas plus tendre avec les siens, immigrés de fraîche ou longue date, opportunistes de tous poils, prompts à se débiner les uns les autres. « Nous étions les produits de notre pays, conçus par la tradition, conditionnés par l’adversité et oblitérés par les régimes militaires », note le narrateur avec flegme.
Mais ce roman est aussi le portrait d’un homme entravé : Lukmon marche en tirant ses boulets aux pieds. On sourit souvent en le lisant. C’est que ce fin lettré, ce Woody Allen à la sauce nigériane, qui se croit obligé d’être un patriarche inflexible, n’appartient pas au cercle « des balèzes élevés à la viande de chèvre » – pas plus au propre qu’au figuré. Cela donne lieu à des scènes plutôt désopilantes, comme le jour où Lukmon, furibard, lance à sa fille qu’elle n’a « pas intérêt à ramener un jeune Blanc à la maison » et que celle-ci, sans se démonter, lui demande ce qu’il fera si elle « ramène une jeune Blanche ? », réplique laissant sans voix celui que Moriam appelle, pour se moquer de son mari, « l’homme de la brousse ». Tandis que sa femme et ses enfants s’adaptent rapidement à leur nouveau mode de vie, lui, s’y refuse. Il aimerait tant rencontrer des gens « dans (son) genre : de mauvais immigrants, pas de ceux qui aspiraient à être des simili-Blancs » ! En vain, bien sûr.
Conservateur par atavisme, Lukmon est, en même temps, un drogué de littérature. Dévoreur insatiable, il a lu Edward Saïd et Toni Morrison (à qui il rend un bel hommage) aussi bien qu’Hemingway (qu’il épingle avec férocité) et tous les grands classiques africains. Un moment sans travail, il décroche un emploi de vigile dans un grand magasin, pour enfin, après bien des déboires, obtenir un poste de professeur à l’université de Middlesex. Tout est bien qui ne finit pas bien pourtant. Lukmon est un sceptique, un misanthrope qui s’interroge sans cesse, se cogne aux murs – à ceux du monde réel autant qu’à ceux qu’il a créés. Père maladroit, mari blasé, violent à l’occasion, Lukmon est un déraciné, un amoureux des mots qui ne sait pas parler aux siens.
Récit d’émancipation, mais d’une émancipation inachevée, Made in Nigeria montre, comme son titre l’indique, à quel point le destin humain est lié à l’imaginaire et à l’origine de chacun. « S’il est un secret que j’aimerais partager, c’est que nous sommes ce que nous rêvons. Ou ce que nous craignons », dit, dans la citation placée en exergue, le célèbre écrivain nigérian Ben Okri. Excellemment traduit, ce cinquième roman de Sefi Atta, l’une des grandes voix de la littérature nigériane, emporte par sa manière, d’une apparente simplicité, de dévoiler, comme rarement, les vertiges d’une vie d’exilé.
Catherine Simon
Made in Nigeria, de Sefi Atta
Traduit de l’anglais (Nigeria) par
Catherine Richard-Mas
Actes Sud,
368 pages, 24 €
Domaine étranger L’exil inachevé
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Catherine Simon
La romancière nigériane Sefi Atta montre à quel point le destin humain est lié à l’imaginaire et à l’origine de chacun.
Un livre
L’exil inachevé
Par
Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

