La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Textes & images À corps vendu

mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263 | par Delphine Descaves

De manière à la fois frontale et délicate, Sixtine Dano dresse le portrait d’une étudiante ordinaire qui, face aux difficultés matérielles, marchandise son corps.

Sibylline, chroniques d’une escort girl

Le titre pourrait faire craindre un récit racoleur – il n’en est rien et c’est même exactement l’inverse que propose ce roman graphique. Il s’ouvre sur un prologue, où une jeune fille s’éclipse d’une chambre d’hôtel – on devine que c’est au petit matin. Dans le couloir, son regard croise fugitivement celui d’une femme de chambre. On ne le comprend pas à ce moment-là et c’est pourtant crucial : ce qui rapproche ces deux femmes, c’est l’exploitation dont elles sont l’objet.
Raphaëlle est en première année d’études d’architecture et arrive du Cantal, à Paris. Ses parents sont venus l’installer ; elle rencontre Leïla, avec qui elle se lie d’amitié. Ensemble, elles découvrent les prix exorbitants de leur matériel scolaire, les plans pas chers pour se nourrir. Ensemble, elles découvrent aussi les beaux appartements parisiens, lors des fêtes où elles sont invitées.
Réaliste, au trait fin, le dessin – encre et fusain – nous immerge dans le quotidien de ces deux amies. Le noir et blanc – dont la narratrice joue de toutes les nuances – introduit une mise à distance avec le sujet et les personnages ; il leur confère également une dimension esthétique, leur permettant d’échapper à la banalité et leur offrant une forme de romanesque. Dans ce quotidien de Raphaëlle et Leïla, qui est celui de tant d’étudiantes, se glissent les aventures amoureuses, souvent insatisfaisantes. « Dis Leïla, toi aussi t’as l’impression de ne toujours recevoir que des miettes d’amour ? » demande Raphaëlle.
Au fil de ces mois à jongler avec le manque d’argent, les cours exigeants et les professeurs imbus d’eux-mêmes, l’enthousiasme de la jeune héroïne s’émousse. C’est poussée par une sorte de curiosité qu’elle va répondre à une sollicitation sur un site, où un architecte de l’âge de son père propose une invitation. Il ne se passera pas grand-chose mais ce sera pour Raphaëlle, qui devient Sibylline sur le site Sugar baby, le début d’une vie en parallèle. Ce n’est pas un basculement spectaculaire mais plutôt un insidieux glissement vers de discrètes relations tarifées. Là aussi, Sixtine Dano s’en tient à un réalisme sans fard et dessine des corps masculins fatigués, à nu, comme cet homme qui confie son désarroi, celui d’une virginité qui n’a jamais trouvé « l’occasion ». « Je ne me suis jamais senti à la hauteur. Je me suis concentré sur le travail, et puis au bout d’un moment, c’est devenu une habitude. » Les costumes-cravates dissimulent mal une virilité flapie et, à la manière d’un Houellebecq, l’auteure fait le lien entre société de la performance et solitude affective. Elle croque également, avec le sens du détail visuel, les comportements convenus de cette galerie de clients, entre prédation assumée et doutes qui affleurent. Parfois la violence surgit, sous les traits d’un homme dont le visage anodin rend la brutalité plus repoussante encore.
Face à eux, l’auteure ne cache pas non plus l’ambivalence de Raphaëlle, consciente de son propre pouvoir : « J’use insolemment d’un pouvoir emprunté, d’une jeunesse éphémère. », phrase en hommage discret de l’auteure à Baudelaire et son poème – chanté par Léo Ferré : « Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle ».
Dans cet univers désenchanté, un stage professionnel à Barcelone va permettre à la jeune femme une véritable échappée. Les planches consacrées à l’aventure amoureuse qu’elle traverse avec un garçon tranchent sur le reste de l’album : d’un gris lumineux, elles restituent avec sensualité et pudeur à la fois, la vraie rencontre entre deux corps. Le dessin s’estompe, s’adoucit, constituant au sein de l’album une très belle parenthèse.
C’est bien à un récit d’apprentissage que nous invite Sixtine Dano. Soigneusement documenté, comme elle l’explique dans une utile postface, grâce aux témoignages qu’elle a pu recueillir, son roman graphique donne à voir une réalité économique et sociale âpre, une détresse invisibilisée par l’éclat de la jeunesse. Aucun misérabilisme dans le dessin ni dans le scénario – mais la désillusion quand même, celle qu’exprime Leïla dans les dernières pages : « Au début, c’était peut-être pour l’argent. Mais j’ai vite compris que je détestais l’amour, que j’étais tétanisée à l’idée d’attendre quelqu’un qui ne viendrait jamais, quelqu’un qui n’existerait pas ou pire, quelqu’un que je trouverais et qui m’abandonnerait. » Raphaëlle et Leïla ont cependant trouvé leur viatique : la sororité envers et contre tout.

Delphine Descaves

Sibylline, chroniques d’une escort girl,
de Sixtine Dano, Glénat, 255 p., 22,50

À corps vendu Par Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°263 , mai 2025.
LMDA papier n°263
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°263
4,50