Il y a presque soixante ans paraissait Le Jeu dont l’auteur sera l’un des fondateurs du département des Sciences du jeu à Sorbonne-Paris 13 en 1983. Le philosophe instaure un dialogue fécond avec tous ceux qui avant lui réfléchirent à la question du jeu, question ancienne et largement pluridisciplinaire. L’Homo ludens (1938) de l’historien Huizinga et Les Jeux et les hommes (1957) du sociologue Caillois figurent en bonne place dans l’ouvrage, de même que les travaux de Piaget qui envisage le jeu comme essentiel au développement cognitif de l’enfant et l’émergence de la fonction symbolique.
Phénomène culturel, social et psychologique, le jeu suscite l’intérêt des sciences y compris dures (biologie, mathématiques) mais s’agit-il pour autant du même objet ? Comment un objet en apparence simple et universellement partagé peut-il être appréhendé dans toute sa complexité sans être réduit à un déterminisme ou une fonction ? Comment peut-on l’appréhender sans le réduire, le figer, le simplifier ?
Peut-être fallut-il alors la pensée conceptuelle d’Henriot pour que la chose ainsi approchée conserve toute sa vigueur et son attrait. L’homme, bien que pétri de structuralisme et de psychanalyse, est philosophe et en tant que tel il ne s’en tient pas aux données immédiates du ludique : « les biologistes, sociologues et psychologues proposent des théories explicatives, recensent et classent diverses catégories de jeux, mais songent rarement à se demander d’abord en fonction de quels critères on peut définir et reconnaître le jeu ». C’est donc en amont qu’il situe sa réflexion en partant du constat que deux conceptions du jeu s’opposent. Soit « tout est jeu » : la vie est une représentation permanente, nous sommes tous des « garçons de café » sartriens jouant à être sans en avoir conscience. Soit « rien n’est jeu car dans la nature tout est déterminé ». Pour Freud par exemple « le jeu n’a rien d’une activité “gratuite”. Il résulte de causes, obéit à des lois, vise une fin. Il n’est jeu qu’en apparence ». Ou seulement pour celui qui y joue tel son petit-fils avec le jeu de la bobine. Et le remarque Jacques Henriot, « quand le conscient joue, l’inconscient travaille ». Immergé dans son jeu, l’enfant agit plutôt qu’il ne subit en expulsant de manière cathartique l’angoisse liée à l’absence de sa mère. Seul un observateur extérieur peut élucider les motivations de ce jeu en apparence désintéressé et immotivé.
Henriot conçoit « une pensée à contre-courant » qui définit le jeu en articulant trois niveaux. Tout d’abord le jeu comme dispositif, puis le jeu comme activité (le « jouer ») et enfin le « jouant » ; à savoir l’attitude mentale du joueur. Or ce troisième temps est non seulement nouveau mais il déplace les enjeux de la question (qu’est-ce que le jeu ?) du pôle objectif vers le pôle subjectif (que se passe-t-il pour chaque joueur ?). Il y aurait « jeu » à partir du moment où entre le joueur et sa pratique s’instaure une attitude proprement subjective lui permettant à la fois d’être en représentation (« faire comme si ») tout en étant pleinement immergé dans sa situation présente, dans un mouvement dialectique de prise et de déprise. Ainsi la situation de jeu advient parce qu’on le décide puis parce qu’on croit à ce qu’on vient de décréter. Cette bascule est semblable à celle du comédien dont parle Diderot dans son célèbre Paradoxe : le jeu de l’acteur suppose une distance d’avec la situation qu’il joue afin de feindre au mieux l’émotion qu’il est censé transmettre. Jouer à faire semblant afin d’être vraisemblable. Or, un jeu dont on est conscient n’est a priori plus un jeu ! Et c’est là qu’Henriot avance la thèse qu’« avant d’être une structure, le jeu est une idée » ; c’est-à-dire quelque chose qu’on crée et qu’en nommant on fait exister. « Des cailloux alignés par terre qu’est-ce que c’est ? Le passant l’ignore. Des enfants surgissent : “Attention Monsieur, vous marchez dans notre jeu ! “ Les joueurs envolés, les cailloux retournent à l’état de cailloux. »
Non seulement le jeu se déploie dans une temporalité particulière, mais il est conditionné par une intention consistant à décréter qu’on entre dans un espace imaginaire : à partir de maintenant on se dit que… Deux ans après Le Jeu, le psychanalyste Winnicott dans Jeux et réalité, défend l’idée que l’aire où l’on joue n’appartient ni à la réalité psychique interne, ni au monde extérieur. Cet « espace potentiel », situé entre deux réalités (dedans vs dehors) permettant l’émergence d’une illusion créatrice est exactement « le jouant » d’Henriot. L’un se demande où se situe le jeu, l’autre à quelles conditions le jeu est possible.
Si de nos jours l’explosion des univers numériques a vu l’émergence des Game Studies, dans un métavers qui brouille et certainement dialectise le lien entre réel et virtuel, la pensée d’Henriot garde toute sa fraîcheur.
Christine Plantec
Le Jeu, de Jacques Henriot
Unes, « Idées », 114 pages, 22 €
Essais Le jeu est un humanisme
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Christine Plantec
Le Jeu (1969) de Jacques Henriot, aujourd’hui réédité, est un incontournable sur le sujet, qui témoigne à la fois de sa pertinence et de son actualité.
Un livre
Le jeu est un humanisme
Par
Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

