Portrait de famille, une histoire des Atrides
Et revoilà les Atrides. Cette famille concentre toutes les turpitudes, tous les malheurs, tous les scandales, tous les dysfonctionnements qui peuvent survenir entre parents, enfants, frères, sœurs et autres apparentés. Meurtres, viols, incestes, infanticides, trahisons de toutes sortes, cannibalisme, tout y passe. Cela commence avec Atrée qui, pour se venger de son frère Thyeste, coupable d’avoir séduit sa femme, laquelle n’y vit point d’inconvénient (« il faut bien que le corps exulte »), enlève ses neveux et après les avoir découpés et rôtis avec soin, leur sang servant à lier la sauce, les sert à leur père au cours d’un repas de « réconciliation ». Puis c’est Agamemnon, sacrifiant sa fille Iphigénie pour obtenir des dieux l’autorisation d’envoyer une armée à Troie afin de récupérer la belle Hélène, femme de son frère Ménélas, la dite Hélène ayant succombé aux charmes de Paris, un jeune éphèbe troyen. C’est Clytemnestre, la femme du même Agamemnon, qui assassine son mari à coups de hache alors qu’il est dans sa baignoire en train de prendre un bain bien mérité. Et les morts succèdent aux morts et s’empilent pour assouvir les besoins de vengeance.
Jean-François Sivadier s’empare de cette matière tout à la fois mythique et historique pour en faire un texte drôle, nerveux, intelligent, à destination des élèves de la promotion 2023 du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Il nage avec bonheur dans cette histoire, plutôt embrouillée, parfois confuse, le lecteur ne sachant parfois plus très bien qui est qui, qui couche avec qui et qui sont les enfants de qui : « un enfant (il s’agit d’Égisthe) qui est donc le fils de sa sœur, mais aussi le petit-fils de son père / ou, si on préfère, le fils de son grand-père et le frère de sa mère. » L’auteur multiplie les points de vue, donne la parole à des personnages secondaires, joue du théâtre dans le théâtre et ce sont parfois les comédiens qui commentent les scènes qu’ils ont à jouer ; ou bien des journalistes nous livrent des informations, ou posent des questions après un discours d’Agamemnon dans la plus pure tradition des chaînes télévisées d’information continue. Et cet ensemble reconstitue très fidèlement et très clairement le pourquoi de la guerre de Troie et ses conséquences.
Dans la seconde partie du texte, c’est même Homère himself qui enquête : « Homère : Je suis mandaté par le roi pour relater les évènements. / Général Cirkos : OK, Homère, interdiction d’aller sur le front, j’irai pas chercher ton cadavre. » Passant de l’intime au politique, du calembour aux descriptions gore des différents assassinats, et cette histoire n’en manque pas, il redonne à cette histoire la chair et la vie qui en font une véritable épopée. Mais tout n’est pas que fantaisie. Parfois l’émotion le dispute à la raison, et le sacrifice de leur fille replace des personnages mythiques dans leur position de parents. La géopolitique n’est pas en reste et la course aux armements, la conquête de nouveaux marchés dans le cadre de rivalités économiques et politiques entre grandes puissances pourraient être les véritables fondements de la guerre de Troie. Sans oublier la colère face à des situations révoltantes. C’est Iphigénie qui le dit : « JE CRACHE SUR L’OLYMPE QUI VOUS DISPENSE D’ASSUMER VOS ACTES / LE SANG QUE VOUS ALLEZ VERSER CE N’EST PAS ARTÉMIS QUI VOUS L’A RÉCLAMÉ / C’EST L’AVEUGLEMENT DÉLIRANT DE CEUX QUI PRÉTENDENT TUER AU NOM DES DIEUX / COMBIEN DE CADAVRES ENCORE DEVRONT NOURRIR L’APPÉTIT MEURTRIER DE VOTRE FANATISME ? »
Et comment ne pas voir que ce monde violent, injuste et révoltant est aussi le nôtre. Cette histoire des Atrides, Euripide, Eschyle, Sophocle et Sénèque s’en sont fait l’écho. S’inspirant de leurs différents textes, Jean-François Sivadier ajoute une nouvelle version. C’est peut-être celle-là qu’il conviendrait d’inscrire aux programmes de l’Éducation nationale pour initier joyeusement les élèves à la mythologie grecque.
Patrick Gay-Bellile
Portrait de famille, une histoire
des Atrides, de Jean-François Sivadier
Les Solitaires intempestifs, 192 p., 17 €

