Les voies de la folie sont impénétrables. S’aventurer malgré tout dans ses enchevêtrements pour en débusquer les origines, c’est risquer de s’y perdre. Elle est un miroir qui nous renvoie une image aussi déformée que paradoxalement précise de notre psyché, une frontière vite franchie qui s’ouvre sur un territoire où l’homme dévoile sa vraie nature. La folie est donc une riche matière romanesque et Diego Muzzio en fait un excellent usage dans ce livre envoûtant qui convoque Stevenson et la figure du double.
De l’Écosse à la Terre de Feu, d’Édimbourg à Ushuaïa et son terrible pénitencier, d’un « hôpital psychiatrique sélect, pour ne pas dire secret » à un phare isolé au fin fond de l’Atlantique Sud sur un îlot rocheux battu par les vents et une mer démontée, LŒil de Goliath sonde les raisons de la folie d’un ingénieur anglais, David Bradley, et de l’obstination du médecin chargé – si tant est que cela soit possible – de le soigner, le docteur Pierce, pour qui la psychiatrie ne saurait se passer de l’hypnose, une pratique que ses éminents collègues européens, eux qui croient davantage aux vertus de l’électricité, considèrent comme du charlatanisme.
Au centre de cette trame complexe, dans son œil du cyclone (un abîme prêt à tout avaler), flotte le spectre de la Première Guerre mondiale, de ses ravages et de ses effets sur ceux qui ont eu la chance – ou le malheur – d’avoir survécu. C’est donc dans un monde de gueules cassées, au sens propre et figuré, celui des années 1920, que se déroule le roman. Un monde qui cherche à balayer les derniers effluves de gaz moutarde par la puissance de sa science psychanalytique et ne fait peut-être que semer les graines d’une nouvelle apocalypse.
Le docteur Pierce, dans sa clinique modèle réservée aux malades mentaux de la bonne société (trop heureuse de s’en débarrasser à bon compte), est lui-même une victime de la guerre : un morceau d’obus est venu s’installer dans son cerveau, provoquant des « névralgies » de plus en plus accablantes qui le rendent dépendant à la morphine. Le domaine de la raison triomphante qu’il représente porte donc littéralement le ver dans le fruit. C’est sans doute pour cela qu’il s’obstine, envers et contre tout (contre ses collègues qui conspirent pour le tourner en ridicule), à voir dans l’hypnose la manière de pénétrer le labyrinthe où sont égarés ses patients jusqu’à en trouver le centre incandescent.
Lorsqu’un certain Stevenson – qui n’apprécie guère l’œuvre de son célèbre cousin Robert Louis – lui amène un nouveau pensionnaire pour son institution, Pierce croit avoir trouvé le malade qui lui permettra enfin de se prouver à lui-même et au monde entier l’efficacité de sa méthode.
L’auteur de Docteur Jekyll et Mister Hyde venait d’une famille de constructeurs de phares et c’est pour cette même famille que travaille l’ingénieur Bradley qui, au retour d’une mission en Argentine pour inspecter un phare des mers australes, a perdu le cap et ne fait plus qu’une chose : nager désespérément dans le vide jusqu’à s’évanouir, tandis que « de sa bouche s’échappait un sifflement rauque, un râle pour ainsi dire, comme si ses poumons n’expulsaient pas de l’air mais des pierres et du sable ». L’expérience aussi mystérieuse qu’éprouvante qu’il a vécue, seul, sur ce promontoire délabré où ne s’épanouissent que des oiseaux hostiles (dont un grand albatros pareil à un ange noir et vengeur) est le prolongement de ce qu’il a dû supporter dans les tranchées, puisqu’il a, lui aussi, comme tous, participé à l’horreur. Car « les hommes qui partent à la guerre n’en reviennent jamais », « ils ont échappé à la mort, mais reviennent en traînant comme un boulet un jumeau atrophié, monstrueux, avec lequel ils sont obligés de vivre jusqu’à la fin de leurs jours ».
Le phare, le bien nommé « Œil de Goliath » (l’auteur, dans ce livre qui trame finement de nombreuses références littéraires, joue avec habileté des implications bibliques d’un tel nom), avait été occupé avant l’arrivée de Bradley par un ancien détenu d’Ushuaïa. Cet homme, Evans, un scientifique ayant tué puis embaumé sa femme et sa fille, est le fantôme qui hante les lieux et en brouille les contours. Bradley, tandis que sa raison flanche petit à petit, voit peut-être dans cet Evans qu’il n’a jamais rencontré mais dont il lit attentivement le journal, un double ayant laissé s’exprimer le mal que notre ingénieur porte aussi en lui comme une condamnation.
Le propre journal de Bradley est la pièce maîtresse autour de laquelle s’organise le livre, son cœur sombre et palpitant. C’est un « rapport » sur l’état d’une âme rongée par les abysses sur lesquelles elle se penche. Dans une langue sobre et imagée, Diego Muzzio propose un roman passionnant qui redonne toute sa vigueur à la notion d’inquiétante étrangeté.
Guillaume Contré
L’Œil de Goliath, de Diego Muzzio
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Éric Reyes Roher, Phébus, 200 pages, 21,50 €
Domaine étranger Sur un phare au bout du monde
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Guillaume Contré
Avec ce superbe roman stevensonien, l’Argentin Diego Muzzio se jette tête la première dans les ténèbres de l’horreur mentale.
Un livre
Sur un phare au bout du monde
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

