On ne cessera jamais de s’étonner de la place délibérément marginale qu’a occupée Silvina Ocampo (1903-1993), alors même qu’elle vivait au centre exact des lettres argentines, au cœur de son aristocratie économique et culturelle. Femme de Bioy Casares, intime de Borges et sœur de l’infatigable Victoria Ocampo qui, grâce à sa revue Sur, semble avoir à elle seule placée son pays sur la carte littéraire mondiale, Silvina avait tout pour briller au firmament. Or, force est de constater qu’elle aura toujours cultivé un profil bas, mettant parfois des décennies à achever un livre et ne publiant qu’au compte-goutte (une bonne partie de son œuvre est posthume), au point de se convertir en une figure mystérieuse et fuyante, intensément privée.
Cela ne tient pas seulement à la place que prenait le couple Bioy/Borges, qui semble avoir incarné à lui seul l’essentiel de ce qui allait définir durablement la littérature du pays austral, à commencer par le genre de la nouvelle fantastique dans lequel, d’une façon ou d’une autre, s’inscrit également l’œuvre de Silvina Ocampo. Cela tient avant tout à la nature même de sa poétique et surtout à la personnalité de la discrète Silvina, qui aura créé sa propre tradition capricieuse et solitaire au sein de la grande et noble tradition : celle de l’écrivain excentrique, sans prédécesseurs ni héritiers.
C’est là le maître mot qui guide à la fois son écriture et sa vie, l’excentricité radicale de celle qui n’en aura toujours fait qu’à sa tête sans se préoccuper des modes ou de la nécessité de se créer une image publique. Celle que renvoie Silvina Ocampo est plutôt oblique, à la fois provocante et timide, brillant de cette réserve qui semble être l’apanage de ceux qui se maintiennent sur leur quant à soi (et ne souffrent pas de problèmes matériels).
Voyage oublié, paru en 1937, est son premier livre et contient déjà dans ses 28 nouvelles tout ce qui fait le sel de l’imaginaire intense de son autrice. C’est un univers entièrement versé vers une perspective enfantine, y compris lorsque les protagonistes sont des adultes (ils paraissent alors retombés en enfance) : non pas la reconstruction d’une supposée « langue des enfants », puisque l’écriture y est très élaborée jusque dans sa fausse naïveté, mais dans la manière de percevoir un réel toujours sur le point de glisser vers l’étrange, alors même qu’on n’y trouve aucun élément strictement fantastique. C’est que le monde est toujours une affaire de regard et celui des enfants, puisqu’il est moins usé par l’habitude, est plus spontané et partant plus juste et plus cruel (car les récits de l’Argentine ne sont pas de tout repos). Ils voient les choses pour ce qu’elles sont dans toute leur bizarrerie. Dans la cage de l’ascenseur, « les yeux s’accrochent en voyant se dérouler les câbles de l’ascenseur, comme hypnotisés par ces grands serpents ».
Tout, ici, est affaire de détails subtils et les objets et les êtres sont sur un pied d’égalité. En ville, « dans l’obscurité des galeries froides où s’installent des courants d’air créés par les plantes des patios », ou dans les bâtisses gigantesques et étrangement vides des grandes estancias, on y croise des personnages solitaires ou maladroits, des gouvernantes anglaises perdues dans une brume nostalgique, des flopées d’oncles et tantes en visites, mille et un objets menaçants derrière lesquels se jouent des drames en sourdine. Quand le merveilleux semble s’inviter dans le quotidien, il vire au tragique sans tambour ni trompette. Dans ces contes de fées pervers, les anges gardiens font parfois la sieste et les caprices du destin ont le champ libre.
Guillaume Contré
Voyage oublié, de Silvina Ocampo
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, Des femmes, 112 p., 14 €
Domaine étranger L’enfance mystérieuse
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Guillaume Contré
La traduction du premier recueil de nouvelles de la grande Silvina Ocampo est l’occasion de revenir aux origines de son univers si particulier.
Un livre
L’enfance mystérieuse
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

