La vie est plus importante que l’art, mais la vie n’a aucun sens sans l’art », devise Karen Finley dans une note introductive à ses textes de jeunesse, écrits entre 1985 et 1994. Connaît-on, chez nous, cette Américaine née à Chicago en 1956 qui, plus qu’une artiste, est une agitatrice, une activiste ? En dehors du monde de l’art, c’est peu probable ; en tout cas, c’est la première fois qu’on la traduit en français, à l’initiative de l’écrivaine Chloé Delaume, qui officie en cicérone admirative et nous rafraîchit la mémoire : « Figure de la scène new-yorkaise, performeuse, poétesse, musicienne et artiste visuelle, Karen Finley est une pionnière dont chaque geste, chaque parole, est une violente et lucide charge antipatriarcale. » De fait, ce recueil fait entendre la voix d’une femme qui veut bousculer les esprits et faire basculer la balance du côté – ici s’impose l’écriture inclusive – des pestiféré.es, laissé.es-pour- compte, opprimé.es.
Alternant transcriptions de ses prises de paroles en public, d’où l’oralité de certains textes, et poèmes en prose libres de toute forme contraignante, les interventions de Finley bastonnent les complices consciences passives. On y sent l’urgence d’interpeller ceux qui ferment les yeux, par exemple, sur la situation des malades et victimes du sida ou sur les violences faites aux femmes, qu’il s’agisse d’inceste ou d’interdiction de l’avortement. Sur le point de la lutte contre le sexisme et la phallocratie, Finley recourt délibérément à « un langage émotionnel et cathartique afin de rompre le silence imposé par l’oppression ». C’est du brutal, comme dirait l’autre dans Les Tontons flingueurs. Dézingueuse à sa manière, car éructive et éruptive, Karen Finley fait à l’époque un carton sur certaines cibles (de retour, soit dit en passant, dans l’Amérique trumpiste) comme, notamment, « tous ces libéraux blancs conformistes et leur homophobie putride dissimulée », les mégalos de Wall Street, les businessmen cyniques ou encore ceux qui tournent le dos aux « parias » en tous genres (les « ensilencés », dit Delaume), ces marginaux qui appartiennent à « la famille des Moutons noirs ». Placés sous le signe de la sororité revendicatrice, ces écrits témoignent aussi, au-delà de la question du genre, d’une fraternité des faibles en général au cœur d’un système que l’on pourrait qualifier de junk mood (atmosphère indésirable, disons) comme il existe une junk food qui pourrit les corps de l’intérieur.
Subversif pour l’époque, et pour la nôtre encore car il trouve indéniablement un écho aujourd’hui, ce florilège est un grand gueuloir, un défouloir, un exutoire où la parole se fait provocante parce que rugueuse, crue, frontale. Depuis la décennie 1980-1990 qui a vu ces textes prendre forme et vie dans l’univers underground punk puis électrowave, notre monde a hélas bien peu changé…
Anthony Dufraisse
Je n’étais pas censée être talentueuse,
de Karen Finley
Traduit de l’américain par Malik Boutebal, Seuil, « Fiction & Cie », 111 pages, 15 €
Domaine étranger Florilège agité
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Anthony Dufraisse
Les interventions de Karen Finley, porte-voix des « ensilencés », bastonnent les complices consciences passives.
Un livre
Florilège agité
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°263
, mai 2025.

