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Domaine étranger Gerhard rêvant Gershom

mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263 | par Jérôme Delclos

Le Journal du jeune Gershom Scholem (1897-1982), historien majeur de la mystique juive, est un modèle de quête de soi et du sens de l’époque et du monde par l’écriture.

Quitter Berlin. Journal de jeunesse 1913-1923

Est-ce « Gerhard » ou bien « Gershom » Scholem qui tient son Journal dès l’âge de 15 ans ? Gerhard c’est Berlin où il est né, Gershom Jérusalem où il mourra. S’il émigre en Palestine en 1923, il ne s’appellera Gershom que lors de la création de l’État d’Israël en 1948. Certes dès 1917, il se confiait dans une lettre à sa mère sur son projet d’émigration, et même sur ce changement de prénom. Le 11 janvier 1916, il écrivait pourtant encore ceci : « Quand j’étais jeune et radical, je tenais pour essentiel d’avoir un prénom juif, aussi me nommais-je moi-même Gerson [sic] Scholem (…). Sans être totalement inepte, c’était une erreur pour qui veut penser de manière juive, car il n’y a pas de honte à quitter un milieu de toute évidence non-juif – ce que rappelle précisément le prénom Gerhard ! – pour s’engager sur la bonne voie ». Que « rappelle » le prénom « Gerhard » ? En vieil allemand, la « lance acérée » – l’allant, la fougue, la vaillance. Et « Gershom » ? En hébreu « celui qui est étranger en ces lieux ». Gerhard-Gershom aura en fait toujours été l’étranger : d’abord comme juif en Allemagne et étranger aussi à son milieu de juifs assimilés. Ce jusqu’à la rupture avec son nationaliste de père qui le met dehors en 1917, mais aussi avec les sionistes allemands de l’époque, massivement ralliés à la guerre y compris à gauche, quand Gerhard, lui, parvient à s’en faire exempter en simulant la folie. Dans ces années de formation, il rêve, au sein de la turbulente jeunesse juive berlinoise, d’un tout autre sionisme que celui de Herzl : « (…) nous rejetons Herzl. (…) Nous autres juifs ne sommes pas un peuple d’État. (…) Nous ne voulons pas partir en Palestine pour y fonder un État – ô philistinisme mesquin ! – et troquer nos anciennes chaînes pour de nouvelles. Nous voulons partir en Palestine par soif de liberté et d’avenir, car l’avenir appartient à l’Orient » (4 janvier 1915).
La question qui ne le quittera jamais est celle du sens du judaïsme et d’un judaïsme vivant, toujours renouvelé, irréductible à une orthodoxie. Qu’est-ce pour Gerhard que « s’engager sur la bonne voie » ? Qu’est-ce que « penser de manière juive » ? C’est là toute la fièvre du Journal, sa quête fervente aussi bien sur le plan disons « personnel » que sur ceux politique, philosophique et théologique. Mais c’est mal dire si l’exigence de radicalité ne se divise pas. Le diariste l’exprime ardemment ce même 4 janvier 1915 : « Notre principe, c’est la Révolution ! Révolution partout ! Nous ne voulons ni réformes ni restructurations, nous voulons la révolution, c’est-à-dire le renouvellement. Nous voulons intégrer la révolution dans nos modes d’existence. Révolution extérieure et intérieure ». L’« Orient » d’une utopie, « mystico-anarchiste » ose-t-il encore écrire (dans son Walter Benjamin. Histoire d’une amitié (1975), il se souviendra du choc qu’avait été pour lui la lecture de Bakounine et Kropotkine) : un horizon d’étrangéisation hors de soi comme en soi (le « petit » et le « grand » jihād, dirait en cousin le mystique d’islam), que Gerhard cherche tous azimuts dans Kierkegaard, Nietzsche, Tolstoï, Buber, Jean Paul, et même Tchouang tseu à côté du hassidisme. Plus des poètes, des peintres. Et la Bible : « Car je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; on ne se rappellera plus les choses passées (Isaïe, 65 : 17-18) ». Quand Walter Benjamin inventera le « caractère destructeur » toujours « jeune et enjoué », ce sera la même alacrité. Pour le tout jeune Scholem, son nom de baptême – du feu – est celui de « mystique », soit « le pressentiment du « grand abîme » qui s’ouvre béant derrière toute chose » (15 août 1916).
Il y a aussi dans ce Journal l’amitié folle avec Walter et le trouble de Gerhard pour son épouse Dora « si infiniment belle ». Les rêves de Scholem et ceux de Benjamin (« Rêves de Walter et les fantômes »), leurs ruses pour échapper à la Grande Guerre, leurs parties d’échecs, de go avec Dora. Mais surtout il y a – c’est l’histoire et le secret de toute adolescence – la promesse des Temps Nouveaux, qui presse : « L’avenir entoure mes nuits comme la matrice d’une naissance ».

Jérôme Delclos

Quitter Berlin. Journal de jeunesse 1913-1923, de Gershom Scholem
Traduit de l’allemand par Sacha
Zilberfarb, Rue d’Ulm, 537 pages, 29

Gerhard rêvant Gershom Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°263 , mai 2025.
LMDA papier n°263
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LMDA PDF n°263
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