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Essais Aux querelles !

juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264 | par Jérôme Delclos

Laure Murat démine le faux problème de la récriture des classiques et propose des solutions. Un essai décapant.

Toutes les époques sont dégueulasses

Prix Médicis en 2023 pour son Proust, roman familial (Robert Laffont), l’historienne Laure Murat, professeure à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), a depuis #MeToo écrit plusieurs essais qui tournent autour du genre, de la « cancel culture », de « l’après-Weinstein ». Dans Toutes les époques sont dégueulasses, elle s’attaque à un faux problème qui ces dernières années agite et divise le milieu littéraire et les médias, et les politiques de tout poil. Quelques noms d’auteurs suffisent à évoquer ces polémiques : Roald Dahl et ses sorcières, Agatha Christie et ses dix petits nègres, Ian Fleming et son James Bond promoteur du viol (sic). Sans oublier Hergé et Tintin au Congo. Dans cette « guerre culturelle », « deux clans s’affrontent » : « D’un côté, on tempête contre une censure nouvelle, on dénonce la moraline tous azimuts et une « réécriture de l’histoire » sous la pression d’une minorité tyrannique, tout droit sortie des campus américains, cet épouvantail yankee où s’épanouissent « wokisme », pensée décoloniale et cancel culture. De l’autre, on justifie la réécriture des classiques en rappelant qu’elle a toujours existé et en s’élevant contre le mythe de l’original, qui serait sacralisé en France, particulièrement ». Comme beaucoup d’entre nous qui en sortons étourdis, l’autrice fait aveu de perplexité : « Je ne me reconnais nulle part dans ce débat. Je n’y vois rien et n’y entend que des discours embrouillés ». Avec le sentiment diffus que les deux camps « semblent taper à faux, avec conviction ». D’où le besoin d’une « pause pour prendre le temps de comprendre les arguments à l’œuvre et mettre au jour les vraies motivations sous les prétextes idéologiques et bavards ».
Il convient tout d’abord de savoir de quoi l’on parle. À cet égard, les premières pages sont les bienvenues qui distinguent « réécrire » et « récrire ». « Traduire Montaigne en français moderne, porter à la scène ou au cinéma une œuvre littéraire », c’est récrire. Réécrire, c’est « réinventer, à partir d’un texte existant, une forme et une vision nouvelle », pour exemple « Joyce réécrivant l’Odyssée avec Ulysse ». Mais ce que fait Joyce en réécrivant Homère n’a rien à voir, nous montre Murat, avec la récriture du « sensitivy reader » qui purge le texte de Roald Dahl des mots « « mad » (fou), « fat » (gros) ou « ugly » (laid), jugés insultants  ». Ce qui, dans James et la pêche géante, produit « une torsion complète du texte » quand on passe de « Tante Éponge était spectaculairement grosse/ Et terriblement flasque » à « Tante Éponge était une méchante vieille brute/ Et méritait d’être écrasée par les fruits ». D’autant qu’il est difficile de tout corriger, le texte résiste. Si bien aussi qu’à débarrasser Sacrées sorcières de ses certes nauséabonds relents antisémites, une histoire de perruque devient incompréhensible et ce alors même que la traduction française maintient en somnambule « l’accent yiddish » (le retour du refoulé ?). Et du reste, « où placer le curseur » ?
Mais les motifs en apparence vertueux de la récriture masquent des mobiles moins nobles : c’est surtout « une affaire de gros sous » : il faut continuer à vendre sans heurter le lectorat, et Murat note que Roald Dahl est récrit « juste avant la vente massive des droits à Netflix ». Au fond, le projet de la récriture, forcément sans fin, n’est qu’une illusion. Mais il y a plus grave : « Faites de James Bond un féministe ou seulement un homme respectueux des femmes, et dans cinquante ans, on ne comprendra plus rien à l’histoire de la misogynie dans les années cinquante ». La solution ? La pédagogie, « contextualiser » par une préface pour « déconstruire la violence de certains textes ». Ou « réécrire avec esprit » comme le réussit en bande dessinée Pénélope Bagieu pour Sacrées sorcières. Dans son roman James, Percival Everett, lui, reprend le Huckleberry Finn de Mark Twain mais du point de vue de l’esclave.
N’importe comment, la polémique n’est pas nouvelle : Huckleberry Finn à son époque avait été banni de la Bibliothèque de Concord « à cause de son « immoralité », son usage d’un « langage grossier » et « ignorant », doublé d’« expressions inélégantes » ». Moralité ? « Oui, décidément, toutes les époques sont dégueulasses » (dixit Antonin Artaud).

Jérôme Delclos

Toutes les époques sont dégueulasses,
de Laure Murat
Verdier, 75 pages, 7,50

Aux querelles ! Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°264 , juin 2025.
LMDA papier n°264
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°264
4,50