Il y a d’abord eu Préliminaires pour un verger futur (2017), Le Palais des deux collines (2021), L’Éden à l’aube (2024), soit un recueil de nouvelles puis deux romans parus chez Elyzad. C’est pourtant avec Hortus conclusus, son premier recueil de poèmes, paru au printemps chez L’Extrême contemporain, qu’on entre dans l’œuvre de Karim Kattan. Le titre fait à son tour paysage : « jardin clos » en latin, conclusus dans lequel on entend aussi « conclu, fini, disparu ». Proche d’hortus, on découvrira le couvent d’Artas, près de Bethléem, dans les territoires palestiniens occupés, en Cisjordanie, où a vécu l’auteur.
C’est autant par la légende que par la mémoire que Karim Kattan convoque les lieux : son premier poème est un conte autour d’un jardin invisible, le second évoque Babylone ; plus loin il sera question des villes de la Genèse, Sodome, Gomorrhe, Admah, Séboïm, et même, « bani adam », des premiers hommes de la « pangée », le continent unique d’avant la division et les guerres. Tout au long du recueil, à travers l’épopée biblique mais aussi la geste arthurienne et son Avalon, à travers les territoires de la mythologie grecque, il s’agira non pas de rétablir une origine introuvable mais de rêver un espace habitable, partageable – un morceau de paradis (littéralement « jardin » en persan). Dans le monde contemporain, il est en effet douloureux pour l’exilé d’avoir à dire d’où il vient comme de répondre à la question « Qu’est-ce qu’un jardin sans citronnier ? » : « moi qui / aux jardins ne connais rien / des fleurs ne connais pas les noms / et du monde ne vois que son double, / tremblant, malade et hanté, / car fixer le monde droit devant je ne sais pas, / c’est trop difficile, / moi, donc parler avec certitude de la forme des choses / et de leurs effets ? / quel con. »
Le poète, qui écrit en français et nous transporte de la Cisjordanie à l’Angleterre ou au Japon, fait ressentir la violence des mondes parallèles, qu’il s’agisse de la nonchalance des Occidentaux ou du déni quotidien en terre natale : quand d’autres hommes et femmes, « Babyloniens » et « Babyloniennes », passants jouisseurs (dans « Tu n’as pas traversé la porte encore ») ou militaires (dans le poème qui commence par ces vers « Je m’étais promis de ne jamais / jamais / jamais / écrire un poème / au sujet d’un check-point »), ne le voient pas.
Son poème le plus âpre, « Alors tue-le », à la deuxième personne, pourrait être le commentaire cynique de chaque image qui nous parvient des crimes contre l’humanité perpétrés par l’armée israélienne à Gaza. Écrit avant octobre 2023, comme l’explique la préface de l’auteur, Hortus conclusus est pourtant hanté par ce présent. Depuis octobre 2023, Karim Kattan s’est exprimé dans Mediapart, Le Monde, Libération, même à La grande librairie ; il témoigne de son expérience de la négation et interpelle les Européens au secours des Palestiniens. Son recueil, lui, donne à entendre la voix d’un poète qui ne veut pas jouer au Palestinien de service, une voix de vivant qui rappelle celle de Benjamin Fondane, l’auteur du Mal des fantômes et de L’Exode, écrit avant d’être déporté, en 1942 ; dans un poème-préface, Fondane s’adressait à « l’homme des antipodes » (nous), pour que sous les orties piétinées, nous nous souvenions de son visage d’homme en vie.
Hortus conclusus est un livre petit en taille, et pourtant vertigineux, qui ouvre mille chemins imaginaires dans le temps et l’espace, qui méritera peut-être un jour des dizaines de notes de bas de page ; de façon impressionnante, Karim Kattan noue la parabole et le réalisme parfois cru, emmêle lyrisme et ironie, fait vibrer et l’amertume et le désir déchirant d’exister.
Chloé Brendlé
Hortus conclusus, de Karim Kattan
L’Extrême contemporain,158 pages, 16 €
Poésie Un jardin de Palestine
juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265
| par
Chloé Brendlé
Karim Kattan signe un premier recueil de poèmes magnifique, autour de la terre natale radiée et rêvée, de la place impossible de l’exilé, du désir de vivre et d’aimer.
Un livre
Un jardin de Palestine
Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°265
, juillet 2025.

