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Poésie Une pure présence sauvage

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Richard Blin

Qu’il évoque des paysages qui disent « l’inépuisable force irrévélée » de la poésie, ou qu’il s’interroge sur la présence du sentiment poétique en l’homme et en dehors de lui, c’est leur part irréductible de mystère que cherche à capter Pierre Cendors.

S’il aime les lieux élémentaires, les lieux où l’on est loin de toute présence humaine, c’est que Pierre Cendors a fait de la grande solitude une condition et un état spirituel indispensables à la rencontre de la poésie en tant que présence sauvage. En quête de ce qu’il appelle les harmoniques originels, il a passé un mois entier, en solitaire et en immersion, dans des lieux abrupts et chaotiques situés sur la côte atlantique de l’Irlande, au Connemara, l’esprit à l’écoute et le corps en phase avec cette « primordialité ardente qui est à l’homme ce que les espaces sauvages sont à l’animal ». En est né un recueil de poèmes qui – en quatre sections (« L’Âge du ciel » ; « L’Âge du noir » ; « Dit de Norgate » et « Hauts-lieux du réel ») illustrées de photographies des lieux – donnent voix à la réalité élémentale de paysages intacts, inentamés et souvent balayés par un vent véhément qui n’est pas sans évoquer le Souffle initial.
Des poèmes qui condensent l’essence de cette expérience, sont l’œuvre d’un esprit qui n’a plus à souffrir de n’être qu’humain. Ouvert à l’ouvert dans l’ouvert, le poète devient quelqu’un qui n’est plus personne, quelqu’un qui – « seul / à l’écoute / dans l’entente charnelle / du sol et du corps / d’un respir originel » – accède au seuil d’une conscience première. Celle d’une présence obscure et indivise, immémoriale. « Certains paysages / révèlent au jour / leur souterraineté / incantent le regard / captivent l’esprit / tel le ressac / mantique d’une / mémoire ancienne ». Une mémoire et une présence qui parleraient le langage d’avant l’articulé, d’avant que nous soyons. Qui parlerait l’improférable et rejoindrait ainsi « ce qui, en nous, ne parle pas la langue de l’homme » mais le langage du lieu.
« Au sein des solitudes / sont des cimes / hauts-lieux vibratiles du réel ». Des lieux où l’on n’est rien, où l’on est tout, où l’on fait l’expérience de l’être-là absolu de la vie déliée. Où l’on prend conscience d’une réalité fondamentale, beaucoup plus profonde que la poésie, mais que, seule, la poésie est capable de communiquer.
Ce que la poésie peut avoir de vertigineux, un autre petit livre de Pierre Cendors, Sacre du seul, en livre un témoignage personnel. Il était à Prague le 21 décembre 2023, le jour de la terrible fusillade qui fera quinze victimes (dont le tireur, David Kozák, qui s’est donné la mort) parmi les étudiants de la Faculté des lettres de l’université Charles. Une journée qu’il occupa, le matin, à une sorte de « liturgie sorcière » en visitant la tombe d’un poète oublié puis en se rendant sur celle de Kafka. Une journée où soufflait un vent « emportant, rude et voluptuaire à la fois, qui portait en lui un violent élan de départ, de puissance funèbre et de joie ravageuse tout ensemble ». Un troublant climat de poème, dit Pierre Cendors, que tout attisait et « que rien n’apaisait ». Et de raconter comment, en allant revoir l’œuvre du sculpteur et illustrateur František Bílek (1872-1941), il commençait à longer l’un des côtés de la Faculté des lettres, lorsqu’il fut sujet à « un malaise, une sensation indéfinissable, moitié nausée, moitié répulsion » qui lui fit faire demi-tour et contourner l’université. Rentré chez lui, et apprenant la fusillade, il constata qu’à quelques minutes près, il aurait croisé Kozák, et que c’est pendant qu’il regardait, captivé, un lavis de Bílek inspiré par un poème intitulé Les aliénés – une composition montrant, dans un paysage sauvage, et près d’un palais sinistre dressé face à un océan déchaîné, une assemblée d’hommes et de femmes, quinze au total, réunis dans l’affliction, « tous accablés, brisés, tendus ensemble en une dernière supplication vers une silhouette christique » officiant à son autel, « cœur et foyer du culte sacrificiel » – que le massacre avait eu lieu, que quinze personnes avaient été sacrifiées, et qu’en somme, l’œuvre de Bílek était « leur mémorial ».
Cendors, alors, de s’interroger sur cette étrange synchronicité, de se demander si le vent qui soufflait tant n’était pas déjà « un vent d’outre-tombe » ? Si sa prémonition et si l’œuvre de Bílek et le poème qui l’a inspirée, ne participaient pas de cette atmosphère poético sacrificielle qui a conduit un homme à se faire, d’hommes et de femmes, « une couronne d’infamie incrustée d’âmes, pour le sacre d’un seul ». Comme si mystère et poésie étaient les deux profils d’une même force sacrée, la manifestation d’une pure présence sauvage.

Richard Blin

De Pierre Cendors, Les Harmoniques originels, avec des photographies de l’auteur, et Sacre du seul, l’Atelier contemporain, respectivement 64 pages, 20 et 48 pages, 9 e

Une pure présence sauvage Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
LMDA papier n°265
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