Une attente comblée par un éditeur, dont le nom (éponyme) réalise ce qu’en linguistique on appelle le performatif (soit un énoncé qui constitue simultanément l’acte auquel il se réfère), rien ne pouvait aller mieux à un livre sur un auteur qui n’a cessé de travailler toute sa vie à déloger la grammaire de son autorité pour élaborer contre elle un autre usage du langage. Soit à créer une autre grammaire à partir de tout ce que les énoncés grammaticaux disent des règles, jusqu’à en élaborer une syntaxe qui les excède. La fameuse langue étrangère que Gilles Deleuze donne pour exemple, via Proust, de la machine de la Recherche et de tout ce que la littérature recherche fondamentalement, le poète Emmanuel Hocquard (qui fut aussi anthologiste, revuiste, traducteur) l’a prise à bras-le-corps (du texte) pour en montrer les opérations d’écart et de déplacements.
Comment s’y est-il pris, par quelle décision, conversion, analyse, intuition, par quels livres, auteurs, études, etc. Par quel événement, si anodin ou ordinaire, cela s’est-il produit ? C’est ce que Gilles A. Tiberghien, philosophe et écrivain, spécialiste de la question du paysage, déploie en six formidables chapitres, de « Enquête » à « Un poète disparaît », avec un tact et une précision, dont celle d’analyses formelles sans académisme (chose très rare chez les philosophes). Le nouage grammairien, que trouve d’emblée l’œuvre d’Emmanuel Hocquard avec ce qui l’origine (si cela a un sens), les pages d’introduction de Tiberghien l’explicitent ainsi : « E. H, venu à la poésie par l’Histoire, s’est très vite intéressé à la production de textes, à la façon dont on pouvait construire et déconstruire un récit, rendre compte d’un événement ». Une archéologie qui s’élargit à celle de sa propre histoire naissante, passant par son rapport à l’époque romaine, de l’historien Tite-Live à la pensée atomiste du poète Lucrèce. Puis une autre sur laquelle l’enfance de l’auteur se retournera aussi, la ville de Tanger y devenant l’espace d’une interrogation tout à fait singulière de la mémoire, des gestes, du langage. Un étonnement construit à partir de quelques énoncés (une enveloppe d’orange, une affichette, une pancarte), à la limite presque de ces traits de marelle tirés sur le sol, par lesquels il modélisera ses expériences, non sans humour, c’est-à-dire hors de toute dramatisation.
En 1973, Hocquard a 33 ans (il meurt en 2019), il publie chez Orange Export Ltd. (une petite structure éditoriale construite avec quelques ami.es, dont sa compagne peintre Raquel Levy) Le Portefeuil, puis suivra chez P.O.L (alors maison Hachette) Album d’images de la villa Harris (1978), un récit troué, minimaliste, réduit à l’os de la recherche : à peine un sujet, une intrigue, décrire l’échec de décrire, etc. Les récits (Une journée dans le détroit, Aerea dans les forêts de Manhattan, Le Cap de Bonne-Espérance, etc.) y sont déjà les javelots d’une pratique à venir, laquelle se définit, par commodité, par le mot de « poésie » ou de « poème(s) ». Un privé à Tanger (1987), Les Élégies (2000), Théorie des tables, les sonnets d’Un test de solitude (1998) ou L’Invention du verre (2003) etc., jusqu’au posthume Une grammaire de Tanger (2022), convergent tous vers un cap fixé tôt et repris depuis l’une des propositions du Tractatus de Wittgenstein : « une œuvre [poétique – y ajoutait E. H] consiste essentiellement en élucidations ».
De ce principe tenu, il est logique qu’E. H vit dans la grammaire « une sorte de piège où s’enferme le langage », sa conviction étant qu’elle « nous empêche, précise Tiberghien, d’accéder aux énoncés les plus simples dont la poésie devrait être capable pour produire en nous une véritable expérience de pensée ». Une expérience qu’il faut impérativement désengluer de toute métaphysique, de toute mystique. Car elle est pour Hocquard, qui s’apparente ici au privé de Chandler, une potentialité de voir quelque chose d’autre que ce que le cadre empêche de voir. Une disposition, qui s’envisage selon une tension minimale, contient alors un énoncé qui constitue simultanément l’acte auquel il se réfère. De cela il partira et à cela il reviendra. C’est que celle-ci est aussi liée à la littéralité des choses « telle que saisies dans le langage le plus ordinaire ou l’anecdote ». Ce geste a sans doute été l’incarnation la plus forte du less is more du modernisme américain tel que transposé dans l’écriture de la poésie française. Hocquard en insuffla l’esprit et l’incarna exemplairement. Ce fut son test de solitude. Quoi ajouter : « Une table est un dessus//Une phrase n’a pas d’envers/une photographie est sans dos//ma voix est détimbrée ».
Emmanuel Laugier
Emmanuel Hocquard. Une enquête
en poésie, de Gilles A. Tiberghien
Éditions de l’Attente, 276 pages, 22 €
Poésie A b c de la lecture
Le livre de Gilles Tiberghien sur Emmanuel Hocquard manquait depuis sa parution (2006). Augmenté et agrémenté d’un choix de livres, tout concorde, dont clarté, précision, pédagogie, à en faire un classique sur un auteur charnière du renouveau de la poésie française.

