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Domaine étranger L’exil et la décapotable rose vif

septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266 | par Anne Kiesel

Un premier roman surprenant qui mêle les genres, du tragique au cocasse. Une histoire de migrations très documentée, de l’autre côté de la Manche.

Il est gonflé, Anders Lustgarten ! Pour son premier roman, il se permet tout. Certes, il n’est pas un débutant en écriture. Depuis quinze ans, ce Britannique compose des pièces de théâtre. L’une, Lampedusa, a été jouée dans quarante pays. Ce n’est pas la première fois qu’il écrit sur la crise de l’accueil des réfugiés. Et il n’est pas le premier à choisir ce thème d’actualité brûlante. Mais un tel roman, qui mêle à ce point les genres, c’est renversant. 
Ça commence de ce côté-ci du channel. Omar et Abdi Bile ont tout combiné pour traverser en bateau, avec un Afghan, trois Iraniens et un Sénégalais. Cinq passagers payants, et les deux amis d’enfance, pleins de courage et de conviction. Ils ont réussi à acheter un vieux petit bateau rouillé à des pêcheurs français. Ils prennent la mer. Omar est vigie, Abdi pilote, grâce à Google Maps sur son téléphone. La mer est mauvaise, mais Omar a confiance. Et surtout, il pense à Asha, qui l’attend à Londres. Il embrasse la photo plastifiée de la jeune femme aimée. Arrivés près des côtes anglaises, ils affrontent l’accueil hostile d’une sorte de milice de citoyens qui se sont baptisés les Défenseurs du Royaume. Tout ceci est raconté dans les quatre ou cinq premières pages du roman. Des personnages bien campés (on sent le métier de l’homme de théâtre), une écriture qui coule toute seule, ça se lit comme un polar, avec des chapitres courts et rythmés, qui passent d’un personnage à l’autre, multipliant les points de vue. 
Les événements s’enchaînent vite, le drame se noue, filmé par la caméra du téléphone d’un des Défenseurs. Ces bienfaiteurs du peuple tiennent à montrer comment ils protègent leur pays contre les hordes d’envahisseurs, qu’ils désignent avec haine et mépris. 
Arrive un personnage qui se révélera central, Cherry, infirmière, chef de service à l’hôpital. Dans sa première scène, elle se tape une gueule de bois homérique. Le lecteur découvrira son parcours. Et, du roman social, à thème humaniste, Lustgarten dévie vers le roman noir à tendance comique. Cherry tente de passer inaperçue alors qu’elle se trouve au volant d’une décapotable rose vif, avec un flic menotté et un cadavre… Ce pourrait être du dernier mauvais goût. Mais ce road movie déjanté est horriblement réussi et tragiquement drôle. Et documenté, avec ça : « Le premier stade de la décomposition humaine s’appelle l’autolyse (…) Ça commence environ quatre minutes après la mort. Le sang cesse de circuler et les déchets, surtout le dioxyde de carbone, s’accumulent dans les cellules. » Cherry est infirmière, elle connaît ça. 
On est bien loin d’extravagances gratuites. Le roman est aussi une réflexion sur le bien, et la question de jusqu’où on peut aller (en décapotable rose) quand cette vertu morale vous anime. Tout en semant des éclats de rire au fil des pages. Ensuite on repart dans une section beaucoup plus documentaire. Un flash-back, l’un des personnages est en Libye. Les garde-côtes y sont « les contrebandiers les mieux équipés du monde, qui reçoivent chaque année des dizaines de millions de la part de l’Union européenne pour refouler l’afflux de réfugiés. (…) Ils enferment et torturent les migrants de mille façons toutes plus vicieuses et originales (…) jusqu’à ce que lesdits migrants amassent assez d’argent pour se payer leur transport par bateau. » Ils se font payer deux fois : pour les arrêter et pour les transporter. Quelle efficacité. 
C’est politique, sociologique. On y note comment « la gratitude insuffisante est la grande hérésie du migrant. L’ingratitude pour des journées de travail de quinze heures et des coups de fil interminables à s’entendre dire que tata est malade et que le cousin veut aller à l’école, et que les animaux meurent de faim et est-ce que tu peux envoyer de l’argent ? ». Ce grand écart entre les différentes strates de l’écriture est vertigineux. C’est un millefeuille constitué de tous les genres littéraires. Miam. 

Anne Kiesel

Trois enterrements, d’Anders Lustgarten
Traduit de l’anglais par Claro, Actes Sud, 330 pages, 22,50

L’exil et la décapotable rose vif Par Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°266 , septembre 2025.
LMDA papier n°266
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LMDA PDF n°266
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