Avec Paloma Hermina Hidalgo pas de part muette, dérobée, insaisissable. Son écriture, qui procède par vagues, fugues, ruptures d’intensité, ne cesse de bousculer les représentations des différentes façons d’être femme tout en traquant le diabolique. De ce dernier, elle montre la tenaille, la dimension de possession, à commencer par la façon dont il habite l’ogresque amour d’une mère, qui était un volcan de désir et d’imagination, collectionnait les amants. « Ces hommes, ils passaient dans les nuits de Maman, fugaces, déjà enfuis, la tenant en haleine jusqu’au cri de l’aurore. J’avais déjà compris qu’on n’étreint jamais sa mère que pour la perdre, le soir venu. » peut-on lire dans Matériau Maman un roman inspiré de sa vie (éditions de Corlevour, 2024). C’est cette mère que l’on retrouve dans Féerie, ma perte, sous la forme d’une figure fondatrice et obsédante, amoureuse et cruelle.
Une mère qui a voulu faire de sa fille une poupée, une poupée parlante cachant sous sa jupe un monde de féerie. « Au commencement était Maman. Et Maman était avec Dieu. Et Maman était Dieu. (…) En elle était la vie. Et la vie était la lumière des poupées. » D’où un castelet, des marionnettes lesbiennes que sculpte une mère toute-puissante, et une poupée brisée, Pupa, parlant à travers les lambeaux de l’enfance et ne cessant d’invoquer Maman, démiurge sauvage, prestidigitatrice d’un monde vacillant entre création et malédiction.
Confrontée à la plus intime des expériences intérieures – « Je veux être châtrée par la poupée, Maman, par la poupée seulement, parce qu’elle est l’autre, la boisée, ma carne inversée. » –, Pupa ne peut que jouer avec ses doubles, creuser la ténèbre du désir, se gausser de « l’amour des mecs » (de l’émoi qu’exercent « leurs boudins bondissants » ou des ruses « pour faire sangloter leur zob »), regretter qu’« à la honte des Nations, il n’y (ait) pas de Nobel pour celles qui baisent le mieux ». Autant de scènes qui visent à mettre en valeur le manque-à-être caché dans l’objet du désir tout autant que la disjonction entre l’objet du désir et la cause du désir, sur fond de cette Chose (Lacan) dont la présence invisible donne à la beauté sa brillance.
Se jouant des différences entre fille et poupée, Paloma Hermina Hidalgo donne la parole à la chair, défigure les archétypes, inverse les valeurs. « Désormais la vertu rentre dans mon cœur ; je ne veux plus foutre que pour du pèze. M’annoncer pouliche des beautés sur le retour. » Entre exorcisme et soumission, extravagance et concupiscence, impudeur et trivialité – « Mon œuvre est un cul ; je le compulse in extenso » –, le verbe devient rituel, la poupée, martyre, et le sexe l’outil d’une parole singulière, l’emblème d’une négativité exaspérée.
Féerie, ma perte est une opération littéraire de désenvoûtement, un livre quasi sacrificiel porté par cette forme de cri où le corps parlant se désaliène, animé par la révolte contre l’idée de la femme ramassée dans le seul blason de son sexe – un sexe qui serait comme « le vestige et l’ombre de l’acte divin ». Un livre qui met en mots la violence de la chiennerie docile et l’obscène du désir quand il se fait abîme sacré. Écrit dans l’ombre portée de la Toute Mère, scandé par une sorte de leitmotiv « – Dès le berceau, Maman, notre amour hors de mesure… » –, ce livre tente de faire de l’art avec du Mal, comme si l’œuvre était le seul lieu où le Mal puisse s’inverser en Bien.
Richard Blin
Féerie, ma perte, de Paloma Hermina
Hidalgo
Corlevour, 64 pages, 15 €
Poésie Le cri des poupées
septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266
| par
Richard Blin
En des textes à la croisée de l’érotisme et du sacré, Paloma Hermina Hidalgo déconstruit rageusement les liens unissant créatrice et créature, mère et fille, corps et esprit.
Un livre
Le cri des poupées
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°266
, septembre 2025.

