Diamétralement modernes. Poètes francophones d’Amérique latine
Paris fut longtemps, non sans dédain parfois, la capitale littéraire de l’Amérique latine. On pourrait élaborer une histoire de la littérature en espagnol (et dans une moindre mesure en portugais) écrite à Paris depuis le XIXe siècle. Car la littérature latino-américaine est aussi faite de cette distance : nombre de ses grandes œuvres auront été produites autre part, où l’on parle une autre langue, tout en cherchant à s’adresser au lointain lectorat national ou continental.
Un « autre part », donc, qui fut souvent la France, centre peut-être illusoire de la République des lettres. Dans les familles « patriciennes » de la bourgeoisie latino-américaine, on se piquait de langue et de culture françaises, signe de distinction et de raffinement, le séjour en Europe faisait partie de la panoplie éducative et les rôles d’ambassadeurs et autres postes de prestige étaient particulièrement prisés. Cela donna naissance à la figure du « rastaquouère », selon un imaginaire non-exempt de xénophobie qui faisait du fils de bonne famille latino-américain un naïf en goguette, un personnage exubérant et un peu ridicule, présence obligatoire dans les salons mondains. De ce cliché, Valéry Larbaud tirera son « poète-milliardaire » Barnabooth, qu’il fait naître au Pérou, et Francis Picabia – lui-même d’origine cubaine – un grand texte Dada, Jésus-Christ Rastaquouère.
Au fil du XXe siècle et des dictatures latino-américaines, cette figure sera remplacée par celle plus noble de l’exilé tandis que des collections comme « La Croix du Sud », dirigée chez Gallimard par Roger Caillois, et le succès éditorial du fameux « boom » latino des années 1960-1970 permettront d’installer une bonne fois la littérature d’Amérique du Sud dans le paysage littéraire mondial. Mais la France, quoi qu’il en soit, n’a pas toujours été très attentive à ce qu’elle a pourtant contribué à construire : la liste des grands livres latino-américains écrits à Paris qui attendent encore d’être traduits en français serait longue. Si nul n’est prophète en son pays, il ne l’est pas toujours plus à l’étranger. Un Julio Cortázar – classique contemporain et incarnation archétypale du latino de Paris – est plus une exception que la règle.
Ce bilinguisme, en dotant les poètes d’une « surconscience linguistique », aura dopé leur capacité d’invention.
Afin de contourner cet obstacle et parvenir à se faire à coups de coudes une place sur le banc hautain d’une littérature française dont l’universalité s’est quelquefois montrée bien mesquine, certains ont choisi d’écrire directement dans la langue de Molière. Les raisons de ce choix et les tactiques pour s’approprier cette langue forcément non-maternelle sont assez variées et parfois opposées. On ne trouvera ainsi guère de points communs entre un Hector Bianciotti qui finira à l’Académie française et le théâtre survolté d’un Copi.
L’universitaire Émilien Sermier nous fait redécouvrir cette histoire...



