Voici l’histoire d’un homme qui se dit « passager clandestin » sur le grand navire de la vie, un « non-survivant parmi les survivants », un homme au bout du chemin, il le sait, nous le savons aussi d’emblée. Respect. Il a 62 ans. La maladie est à l’œuvre. L’homme, appelons-le Jens Christian Grøndahl puisque c’est un jeu auquel se prêtent auteur et narrateur : donner aux personnages de cette fiction des pseudonymes afin de préserver leur anonymat (!) – l’homme, donc, se penche sur ses désirs de jeunesse quand dans les années 1980, il étudiait la philosophie et s’imaginait écrivain, poète. Poète ! Il en ricanerait presque s’il n’y avait pas urgence. Il trompe son corps avec le langage, sprinte phrase après phrase, se met enfin à écrire, peut-être ce livre palpitant qui brûle nos émois. Au fond des années passées du Danois Jens Christian Grøndahl est un grand livre sur l’amour, la passion, le temps qui passe, le pouvoir, la possession, la jalousie, l’art, l’amitié, les renoncements au fil des jours, la liberté, la fin des utopies politiques, l’engagement ou la lâcheté… Liste non close. Toutes les histoires (d’amour) se ressemblent, ou presque. Ce qui les singularise, voire les oppose, reste bien évidemment l’écriture. Celle de Jens Christian Grøndahl, suivie de très près par son traducteur Alain Gnaedig, se fait sinueuse, délicate, élégante – hypnotique. Elle s’insinue à plaisir dans les méandres de la pensée et des souvenirs du narrateur-auteur (une posture, allez savoir…), creuse les failles, met à nu les blessures.
Le voici à 20 ans, il tombe amoureux d’Anna (un pseudo), celle aux yeux gris-vert, il ne la veut rien que pour lui. Erreur. Elle disparaît. Trente-sept ans ont passé, ils se retrouvent par hasard, vont s’apprivoiser à nouveau, effacer petit à petit le gouffre qui les sépare et les réunit pourtant. Lui, divorcé, son ex-épouse refuse de jouer à la garde-malade. Elle, en rupture aussi, son ex-mari, un journaliste de télé très en vogue, est accusé de viol sur une jeune stagiaire. Chacun se raconte. Lui, sa vie étriquée, elle, sa vie bafouée. Le roman bascule du passé à l’aujourd’hui, de la mélancolie à une souffrance sourde qui prend de l’ampleur, mêle, toujours en phrases sinueuses, l’intime au sociétal, les choses de la vie au chaos politique de notre monde. Avec ce seizième texte au titre énigmatique, Jens Christian Grøndahl ébranle les bonnes consciences, interroge le pouvoir masculin – « une culture ? » – salue la libération de la parole mais n’hésite pas à tancer « l’aplatissement du langage », embrasse tout de notre temps, inquiétudes et malheurs, des guerres infligées aux Palestiniens aux violences faites aux femmes.
Mais voilà que ce roman d’amour aux allures poétiques laisse la tendresse envahir ses dernières pages. L’heure n’est plus aux regrets : « Le soir, elle s’assoit près du poêle et me lit Selma Lagerlöf. Une vie tranquille. A notre âge, on apprécie quand il ne se passe rien. Se réveiller l’un à côté de l’autre, c’est déjà un changement. » Trouve-t-il cela improbable ? Non. « Improbable, mais pas irréel. »
Martine Laval
Au fond des années passées, de Jens Christian Grøndahl
Traduit du danois par Alain Gnaenig, Gallimard, 224 p., 21 €
Domaine étranger Le vieil homme et l’amour
septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266
| par
Martine Laval
Avec sa prose toujours aussi hypnotique, l’écrivain danois Jens Christian Grøndahl défie le temps et le chaos du monde.
Un livre
Le vieil homme et l’amour
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°266
, septembre 2025.

