Le poulpe et ses cousins octopodes soupçonnés de remplacer les humains sur la planète ? Pourtant l’extrême droite reste coite et le monde entier continue à les frire. Doté d’une intelligence et d’une sensibilité singulières, le poulpe a neuf cerveaux. Un central et des périphériques dans ses huit bras. Trois cœurs et une peau capable de changer de couleur, de motifs.
Nous ne sommes pas ici dans la science fût-elle fiction, plutôt dans un déchirement-délitement familial, une chute vertigineuse dans lesquels un trio – une petite fille nommée Anël, son papa Evan et sa tante Vicki, la narratrice – tente tant bien que mal de se retrouver, se protéger, s’aimer en huis clos dans un hôtel inouï, isolé au cœur d’une montagne luxuriante des Açores. Le Lagoa Palace, « édifice imposant qui incarnait parfaitement le style brutaliste des années 1980 », flambant neuf, va ouvrir ses portes et attend une clientèle de luxe qui… ne viendra pas. Une idée cinq étoiles dont nous suivrons ici l’avortement, voire l’agonie, entre Château des Carpathes et Désert des Tartares.
Solitaire, Anël parle comme une adulte, mémorise des tas de connaissances, biologiques notamment (l’ouvrage fourmille de détails, d’anecdotes scientifiques qui éclairent et allègent la narration), ne ressent aucune émotion, se voit poulpe. « Elle aussi possédait trois cœurs, qui avaient chacun une fonction précise. Un premier cœur pour vivre. Un cœur en réserve pour son père s’il s’effondrait après une apnée. Et un troisième si laid qu’il était puni dans un coin. Ce cœur, elle lui tournait le dos, elle ne le regardait surtout pas. Méchant et capricieux, il surgissait tel un démon, hurlait, cassait des verres. » Evan, lui, a perdu sa femme dans des conditions mystérieuses dont il ne faut pas parler. Pour se reconstruire et oublier le drame, il plonge chaque jour de plus en plus profond, de plus en plus longtemps, dans un lac en apnée. Il a misé un héritage fabuleux, inopiné dans la création d’un hôtel. Pour s’occuper de la petite, il a fait venir sa grande sœur avec laquelle il était brouillé depuis treize ans. Vicki a échappé à un mariage convenu, à un patron-amant convenable et veut vivre libre, sans enfant, mais ne sait pas aimer. Autour d’eux gravitent des centaines d’employés, de cuisiniers, de maîtres d’hôtel, des êtres vivants certes, qui sont ici loin de chez eux pour gagner de l’argent, nourrir leurs familles, briller dans un nouvel écrin, mais restent prisonniers empesés dans leurs statuts, leurs fonctions.
Ce récit parle d’émotions. Comment les exprimer, comment les refouler, comment les sublimer ? Comment dire la douleur, la perte, comment parler d’amour ? Comment aussi l’argent ne peut tout acheter et détruit âmes et nature. L’écriture est alerte, les non-dits nombreux, les dialogues vifs, acerbes, décalés, proches du cynisme finissent souvent en point de suspension. Et la construction du roman, à la fois charpentée et fragmentée presque au cut-up. La narration s’étire, se replie, fluctue tel un octopode, constituée d’allers et retours passé-présent, de focus sur chacun des personnages principaux qui semblent évoluer au milieu d’autres plus froids, figés, toxiques parfois, menus poissons, anguilles sous roches. On entre ainsi dans le livre par la fin de l’histoire, sans que cette dernière n’en soit toutefois déflorée.
Son autrice, Raluca Antonescu a elle aussi une histoire pour le moins compliquée. Née à Bucarest en 1976, élevée par ses grands-parents dans la Roumanie des Ceausescu, elle rejoindra enfant ses parents exilés en Suisse où elle restera apatride jusqu’à l’âge de 25 ans. Les Trois Cœurs du poulpe est son quatrième roman. Fin, enthousiasmant.
Dominique Aussenac
Les Trois Cœurs du poulpe,
de Raluca Antonescu
La Baconnière, 252 pages, 20,50 €
Domaine français Le cœur des baleines
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Dominique Aussenac
Raluca Antonescu nous invite dans un palace à reconsidérer la perte des émotions et des mots. Habile et ambitieux.
Un livre
Le cœur des baleines
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

