Initiateur de la bande dessinée autobiographique en France, Edmond Baudoin poursuit le récit en prose de sa jeunesse, aux côtés de son frère fragile Piero, dans son « djebel » de Villars-sur-Var, dans l’arrière-pays niçois. Cet intime parcours livré en courts chapitres délicieux de poésie et de tendresse semble signé par un autre Gerald Durrell (Ma famille et autres animaux). Entre copains, copines, première maîtresse et courses dans la garrigue, le futur dessinateur révèle, entre autres choses, une erreur judiciaire liée à son premier emploi (de courte durée) : peintre en lettres.
Qu’est-ce qui vous a incité à troquer votre carnet à dessins contre un cahier à proses ?
Mon parcours scolaire s’est arrêté au certificat d’études primaires. J’ai toujours aimé lire, mais l’écriture appartenait à un autre monde, comme celui des médecins ou des professeurs. Intouchable pour moi. J’ai découvert qu’il m’était permis d’écrire à 35 ans, lors de la réalisation de mes premières pages de bandes dessinées, quand il m’a fallu noircir avec des mots le blanc des phylactères. Ce fut une révélation. Exprimer les peurs, les sentiments, l’orgueil, la tendresse, la joie grâce à l’entrelacement de phrases ne m’était pas interdit. Bien sûr je n’allais pas réussir à dire tout ce qui était en moi avec l’alphabet, pas plus qu’avec le dessin, mais j’en découvrais la permission. Alors, souvent, pour me « reposer » des pinceaux, je prends la plume. Et alternant ces deux pratiques j’ai discerné qu’elles avaient la même essence, que les deux s’enrichissent mutuellement. Avec le temps et mes incursions à travers les arts, je sais que tout est re-création : musique, peinture, théâtre, écriture, cinéma, danse ont les mêmes racines.
Vous avez l’habitude de dire que vous avez fait « de la danse avec les cases »…
C’est une artiste de la danse contemporaine qui m’a fait découvrir la possibilité de m’exprimer en multipliant les cassures, en opposant des couleurs impossibles. On peut danser sur du silence, en rupture avec la musique, mettre le spectateur en présence de sons hystériques et parallèlement, sur la scène, faire mouvoir des corps en grâce, ou le contraire. On peut danser sur des mots, projeter sur un écran l’opposé de ce que l’on voit sur le plateau. Cette façon de faire n’existait pas en bande dessinée, je l’ai utilisée. Dans la même case les personnages peuvent communiquer avec leurs gestes des « mots » qui contredisent ce qui est inscrit dans les bulles et, dans un encadré, inventer un contre-pied à l’ensemble. Ces amalgames ouvrent les portes de la poésie, de l’inexprimable, l’impalpable. Ce sont des espaces qu’il m’est important de visiter. Il me faut souvent utiliser toute l’alchimie des arts pour descendre loin dans la légèreté de ce qui est en moi. Je n’y arrive que très mal.
Dans votre nouveau livre, vous revenez sur votre jeunesse niçoise. Étiez-vous un enfant rêveur ?
Ma mère savait à peine ânonner, son père estimait qu’il était plus important pour elle de traire les chèvres que d’aller en classe, pourtant, elle me répétait souvent : « Ah, si j’avais su écrire ! J’en aurais fait des livres ». Je suis allé dans son rêve. C’est Nice qui m’a vu naître, mais je n’aimais pas cette ville parce qu’il y avait l’école où, dans ses classes, on m’empêchait de dessiner. Je préférais le village de ma mère, à 50 kilomètres au nord de la grande ville, c’est là qu’avec mon frère Piero on vivait nos étés. Dans les collines tout autour, j’allais dans les chemins étudier les lézards et le cheminement des fourmis. J’aimais les ciels d’orages, l’arrivée des éclairs, le soleil implacable, l’odeur de la résine et je me racontais des histoires de Martiens. Tous les deux ou trois jours, lors de mes balades solitaires, ils descendaient sur terre, atterrissaient juste devant moi et m’invitaient dans leurs soucoupes volantes. Pourquoi moi ? Parce que mon cerveau, par un hasard chanceux, était le seul sur la Terre à être en phase avec le leur.
Depuis votre premier livre, J’ai pas tous les mots (Le Sonneur, 2021), les collectionnez-vous, ces mots ?
À 16 ans, j’ai lu Les Chemins de la liberté de Jean-Paul Sartre. Son personnage principal, Mathieu, a longtemps été mon héros. Il y a dans cette œuvre un passage qui me posait des questions. Les écrivains sont des êtres supérieurs, bien au-delà de mes pauvres perceptions c’est entendu. Mais comment Sartre peut avec des mots, exprimer ce que ressent en son corps une femme enceinte ? Un homme ne peut pas être enceinte ! Bien sûr Sartre a du génie, oui, mais… J’étais devant un impossible. Un jour une amie m’a expliqué que peut-être cet homme, ce demi-Dieu qu’était l’écrivain pouvait, au-devant de cet impossible, demander à une vraie femme ce qu’elle avait éprouvé dans le temps de la gestation de son futur enfant. Que peut-être même, elle le lui avait écrit, et qu’il n’avait alors eu que la fatigue de la recopier. Les mots, les traits, les taches, les points, les couleurs, les phrases, je vais continuer d’essayer de dire l’indicible avec l’aide de mes amies, amis…
Propos recueillis par Éric Dussert
Une pincée de confettis, d’Edmond Baudoin
Le Sonneur, 142 pages, 16 €
Domaine français Dessinateur en lettres
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Éric Dussert
Edmond Baudoin revient sur son adolescence avec humour et tendresse, avec un stylo cette fois.
Un livre
Dessinateur en lettres
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

