La onzième livraison du Journal de Charles Juliet clôt une entreprise littéraire dont la matière, au long des décennies qu’elle accompagne, est indissociable de la vie même de son auteur. Comme témoignage, peut-être, mais avant tout comme recueil du mouvement de cette vie, de son souffle ténu que les mots auront fidèlement restitué, sans jamais rechercher l’effet, la séduction. Le murmure pour tenter de dire la nature profonde des choses, plutôt que l’affirmation assénée.
Titré Mes meilleures années, ce Journal XI est accompagné de la mention « Fragments ». Charles Juliet est mort au mois de juillet 2024, sans avoir pu achever la réalisation de cet ultime volume. Il est plus mince que ses prédécesseurs et, contrairement à eux, il ne comporte aucune mention de date. Prenant la suite du Journal X qui s’achevait en 2012, les réflexions et les rencontres qu’il relate concernent les années suivantes.
L’actualité en elle-même n’a jamais eu sa place dans les volumes du Journal, ou alors de façon allusive, comme point de départ d’un questionnement sur les rapports humains, d’une brève considération sur l’ordre social. On retrouve dans ces dernières pages les thèmes qui depuis longtemps alimentent l’écriture : les années cruciales de l’enfance, meurtrie par l’arrachement à sa mère internée dans un hôpital psychiatrique (où elle devait mourir de faim et de mauvais traitements en 1942) tout de suite après sa naissance et la reconstruction dans l’amour que lui a porté sa mère adoptive, une paysanne nommée Félicie Ruffieux ; les huit années passées à l’école des Enfants de Troupe d’Aix-en-Provence ; la décision brutale, à 23 ans, de renoncer à ses études de médecine à l’École de Santé militaire de Lyon, provoquée par l’impérieuse nécessité de se consacrer entièrement à l’écriture, laquelle se confondra bientôt avec le laborieux processus de la connaissance de soi qui occupera l’écrivain jusqu’à son dernier souffle. « Je veux travailler à être vrai, à devenir ce que je dois être, je veux m’approprier ma vie », écrit l’auteur dans un texte d’ouverture, affirmation qui trouve un peu plus loin un écho dans un fragment du Journal : « Il faut donc détruire ce qui nous entrave, ce qui nous empêche d’être nous-même (…). Ce travail d’élucidation, d’arrachement, est perturbant, mais il est indispensable ». Ailleurs encore : « Cette connaissance a été le soubassement grâce auquel j’ai pu avoir une autre attitude, face à l’éphémère et à la hantise de la mort. » Plusieurs notes renvoient à cette angoisse venue à l’adolescence et tardivement surmontée. « Aujourd’hui, en raison de mon âge, je sais que la mort peut surgir d’un jour à l’autre, mais cela ne préoccupe plus et je m’en étonne. » La maladie puis la mort de ML, l’épouse aimée, la compagne de toute l’aventure qu’aura été cette vie, sont évoquées avec une pudeur qui n’occulte en rien la souffrance qu’elles lui infligent : « Depuis qu’elle n’est plus là, mon regard continue de chercher son regard, mais il se perd dans le vide. »
Charles Juliet est un solitaire qui s’est construit dans les rencontres, s’est nourri d’elles. Littéraires, artistiques, de hasard, physiques ou simplement livresques, les rencontres sont une expérience dont il a à cœur de partager avec le lecteur ce qu’il en a retiré. Certaines, telles celles avec Bram Van Velde – qui deviendra un ami et dont une œuvre, accrochée au mur de sa chambre d’hôpital, accompagnera ses derniers jours –, Samuel Beckett ou Pierre Soulages donneront naissance à des livres dans lesquels il s’effacera pour faire faire place à la voix de l’artiste. D’autres, plus nombreuses, relatent dans des notes du Journal des conversations avec des proches ou bien des inconnus, souvent des femmes, qui nous font entrevoir les blessures, les épreuves endurées, mais surtout la beauté, la profonde humanité. Une note singulière du Journal XI donne à entendre une plainte animale, écrin sonore d’une évocation de son enfance à la ferme. Dans l’épais brouillard où il retentit, le mugissement d’une vache dont le veau a été conduit à l’abattoir accompagne une série de réminiscences qui scandent l’accès du jeune garçon à une conscience douloureuse du monde : « il comprenait qu’il était seul, qu’il serait toujours seul, qu’il lui faudrait désormais faire preuve de courage. »
Les rencontres sont aussi celles qu’offrent les livres et leurs auteurs. Parmi la longue cohorte de ceux qui l’ont accompagné et nourri, Charles Juliet revient longuement, une fois encore, sur son profond attachement, jamais démenti, à l’œuvre d’Albert Camus et à l’homme qui l’a engendrée : « Quand un livre nous transporte ou nous bouleverse il reste en nous. (…) il pénètre au plus profond de nous-même. Alors son auteur devient un ami qui fait partie intégrante de notre monde intérieur. »
Jean Laurenti
Mes meilleures années. Journal XI,
de Charles Juliet, P.O.L, 158 pages, 18 €
Domaine français L’œuvre au soir
L’ultime volume du Journal de Charles Juliet (1934-2024) composé à partir des fragments laissés à son éditeur rend compte d’un cheminement à l’approche de son terme. Une aventure humaine et une œuvre ouvertes à chacun.

