Conçu entre 1967 et 1968, autrement dit à l’époque où Georges Perec (1936-1982) était coopté par l’Oulipo, mais publié aujourd’hui pour la première fois en français, co-écrit par Perec et par celui qui a traduit presque toute son œuvre en allemand (Eugen Helmlé), La Machine est un texte assez déconcertant. Il présente l’analyse à la fois statistique, linguistique, sémantique, critique et littéraire, réalisée par un ordinateur de l’époque (donc sans IA), du poème de Goethe « Le chant du promeneur nocturne ». Comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre sonore (son enregistrement s’est déroulé en avril 1968 et sa diffusion sur les ondes allemandes a été réalisée sept mois plus tard), on y suit quatre personnages : Erato, l’unité centrale, et trois processeurs, distingués sur la page par un code couleurs.
Dans une lettre adressée à son traducteur en mai 1967, Georges Perec avoue : « ce projet me plaît beaucoup parce qu’il permet beaucoup de jeux (y compris des permutations), beaucoup de citations, beaucoup d’effets de langage. » Il n’est pas impossible que ce texte ait été plus agréable à écrire qu’il ne l’est à le lire aujourd’hui, car autant le reconnaître, aussi bien pour le projet de Perec que pour celui de la poétesse Camille Bloomfield et du traducteur Valentin Decoppet, qui complète le volume et exauce un des souhaits de Perec en passant à la moulinette informatique « Chanson d’automne » de Verlaine mais avec les moyens actuels (en l’occurrence trois IA : Poly, Turing et E-zy), le résultat s’avère inégal en intérêt. On touche parfois ici aux limites de l’expérimentation littéraire.
Comme en écho à cet inédit perecquien, L’Œil ébloui donne à lire les 11e, 12e et 13e volumes de son projet « Dire son Perec en 53 livres de 53 pages par 53 artistes ». Trois nouveaux volumes qui prouvent à quel point cette œuvre se prête à tous les désirs et à toutes les envies.
Conteur talentueux, Éric Pessan s’empare de manière narrative de la seule phrase connue du roman Les Errants que Georges Perec a ébauché entre l’été 1954 et l’automne 1956, mais dont le manuscrit a été détruit. Il s’approprie également les souvenirs de Perec, qui affirmait que ses personnages, des musiciens de jazz blancs, partaient faire la révolution au Guatemala avant d’y trouver la mort.
La contribution de Corinne Dupuy a d’emblée une dimension singulière puisqu’elle est présentée comme celle d’une lectrice « moyennement intéressée par Georges Perec » (plus loin, elle va jusqu’à reconnaître qu’avec La Vie mode d’emploi elle n’y arrive pas). Son seul lien avec l’auteur de Je me souviens était l’un des principaux exégètes de l’œuvre de Perec, Bernard Magné (1938-2012), dont elle a partagé le quotidien, qui lisait et relisait tout ce qu’a écrit Perec, « jusqu’à ne plus lire que ça, que ces textes-là, absolument tous ».
Le volume le plus étonnant reste celui du collectif Perecofil, dont Corinne Dupuy est également membre, une association de brodeuses dont le but est « la broderie lettre à lettre de textes de Perec ». Dans l’abécédaire proposé ici, nous retrouvons brodés, dans des carrés de dimensions variables (car le carré est la « forme perecquienne de référence »), les titres de La Disparition et de Je me souviens (chaque lettre s’y trouvant réduite à une forme géométrique colorée), ou encore une coupe de l’immeuble de La Vie mode d’emploi, broderie monumentale d’1,40 m sur 1,40 m qui fut présentée à la BNF lors de l’exposition Perec de 2006. Une manière haute en couleur et pour le coup vraiment inédite de donner à voir son travail.
Didier Garcia
La Machine, de Georges Perec et Eugen Helmlé, traduit de l’allemand par Camille Bloomfield et Valentin Decoppet,
Le Nouvel Attila, 176 p., 21,50 €
Perec à points comptés, de Perecofil, 53 p., 13 € ; L’Angle mort, de Corinne Dupuy, 53 p., 12 € ; Demain je serai mort, d’Éric Pessan, 53 p., 12 € – L’Œil ébloui
Domaine français Perec, mise à jour perpétuelle
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Didier Garcia
Un inédit et trois nouveaux volumes de la collection « Perec 53 », comme pour rappeler que l’auteur de La Disparition est toujours parmi nous.
Des livres
Perec, mise à jour perpétuelle
Par
Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.




