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Domaine étranger Traduire les pertes

novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268 | par Guillaume Contré

Dans un roman court et subtil, Gabriel Josipovici dresse le portrait d’un homme en deuil à travers les trois étapes d’une vie discrète et insondable.

Un Anglais « de la vieille école », qui met toujours « une veste et une cravate avant de s’installer à son bureau, et un manteau et un chapeau pour sortir », vit à Paris « depuis trop longtemps pour s’en souvenir ». Traducteur de son état, il enchaîne les livres plus ou moins intéressants à verser d’une langue à l’autre dans son petit logement mansardé, où « s’il tendait le cou, il pouvait apercevoir le bord du grand dôme du Panthéon à travers la lucarne ».
Son application à s’en tenir à une routine stricte, faite d’heures de travail scrupuleusement respectées et de la fréquentation quotidienne des mêmes lieux dans le même ordre, comme pour mieux organiser la géographie de la ville à son usage et en contrôler l’exubérance, ainsi que sa pratique d’un métier modérément créatif et quelque peu monotone lui garantissant cependant une indépendance minimale, sont pour lui les éléments d’une solitude voulue, empreinte de neutralité et d’une certaine et fragile paix d’esprit, qui n’en cache pas moins la réalité d’un deuil, celui de sa première femme. Un deuil qui est aussi celui d’une première vie, londonienne, faite également de trajets répétitifs, mais dont la valeur rituelle était tout autre, avant que n’en survienne une troisième, post-parisienne, en compagnie de sa deuxième femme, dans la campagne du Pays de Galles. Une nouvelle vie en apparence épanouie, dans laquelle un nouvel amour l’aurait pour ainsi dire sauvé de lui-même.
Ces trois vies, ces trois strates d’un même personnage mystérieux, presque diaphane dans son humanité, comme s’il était un secret qu’on ne saurait percer qu’à moitié, en le frôlant par touches délicates, s’interpénètrent et s’enrichissent tout au long d’un texte conçu en une sorte de fugue où les thèmes s’amplifient par superpositions.
Des abîmes sont à l’affût, jamais directement explicités : a-t-il assisté, impuissant, à la mort par noyade de sa première femme dans la Tamise ? Cette mort n’a-t-elle pas quelque chose d’étrange ? La belle maison qu’il partage avec sa nouvelle femme, où ils aiment recevoir leurs voisins, est-elle partie en fumée dans un incendie criminel ? Une obscure histoire de jalousie aurait-elle fait craquer le vernis d’un couple qui semble si bien se compléter ? Ces incertitudes ne sont pas ici les éléments plus ou moins téléphonés d’un récit à prétention policière, ils jettent plutôt un voile inquiétant, onirique, sur un livre qui serait alors moins élégiaque qu’il n’y paraît. Comme si l’équilibre retrouvé de son personnage était toujours prêt à replonger dans la béance d’une impossible consolation.
Ainsi porte-t-il à la jambe une blessure, « une longue incision droite, comme une griffure de chat », qui ne guérit jamais tout à fait. Peut-être, d’ailleurs, comme le lui fait remarquer sa deuxième femme lors d’un des échanges en ping-pong dont ils sont coutumiers et qu’elle gagne souvent, ne veut-il pas qu’elle guérisse. « Nous avons tous quelque chose comme ça sur le corps, disait-il. Peut-être que si nous nous en débarrassions, nous ne serions plus nous-mêmes. Qui sait ? »
Septième roman de Gabriel Josipovici (1940) traduit en français à l’enseigne des éditions Quidam (dont on salue la persévérance dans la promotion de cet auteur aussi remarquable que discret), Le Cimetière à Barnes s’inscrit dans la continuité d’une œuvre raffinée, portée par une langue élégante et claire, qui se méfie des effets trop appuyés, leur préférant la tranquille constance d’un ton posé qui permet à l’auteur de construire une complexe architecture derrière une apparente simplicité.
La figure de l’artiste et le rôle des œuvres d’art en tant que soutien et manière d’affronter notre finitude, nos pertes et nos désirs inaccomplis sont des éléments récurrents de sa poétique, lui qui a écrit sur des créateurs marginaux tels que Giacinto Scelsi ou Joseph Cornell. S’il n’a pas la même aura, s’il semble a priori plus modeste, son traducteur n’en est pas moins lui aussi une énigme qui ne doit pas être résolue. C’est par la bande que l’auteur choisit de l’aborder, à travers deux fils conducteurs : l’Orfeo de Monteverdi et les Regrets de du Bellay.
Ces vers simples et nostalgiques sont ceux d’un poète qui cherche « à exprimer les choses exactement comme il les ressent » et parvient ainsi – à l’instar de la prose limpide de Josipovici – à « dénicher » ce qui pourrait être « le secret de la vie ». C’est l’occasion, dans ce roman dédié au regretté Bernard Hœpffner, « ami cher, traducteur incomparable », de se pencher sur l’artisanat de la traduction à travers les tentatives jamais satisfaisantes de recréer la langue de du Bellay, « la régularité des rimes, absolue mais tout à fait naturelle », en anglais.
Ce livre mélancolique et paradoxalement lumineux confirme l’étendue du talent de Gabriel Josipovici.

Guillaume Contré

Le Cimetière à Barnes, de Gabriel
Josipovici
Traduit de l’anglais par Vanessa Guignery, Quidam, 130 pages, 16

Traduire les pertes Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°268 , novembre 2025.
LMDA papier n°268
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°268
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