L’Anglais est excentrique, la faute à l’insularité. Comme ses chiens le setter, le beagle, le pitbull, il a trop de sang, le purge dans la boxe, le foot, le pogo. Il s’abreuve d’hectolitres d’alcool. Son tempérament bloody excessif nécessite des hobbies obsédants, des passions fortes, des sports intenses où se faire bien mal. Pour Al Alvarez (1929-2019), le poker (cf. Lmda N°244), et surtout l’escalade (Nourrir la bête, Métailié, 2021), il s’y est bousillé : « En 1960, des médecins gallois avaient mal réparé ma jambe cassée et trente ans d’usage intensif avaient usé tout le cartilage de ma cheville. (…) j’ai jeté l’éponge à soixante-trois ans ». Parce que l’adrénaline réclame sa pitance, chez les vrais toxicos une addiction n’est guérie qu’en étant remplacée par une autre. Pour le journaliste, poète et écrivain, grand ami de Sylvia Plath et qui manqua de se suicider quand elle le fit, la nage donc, mais pas n’importe où ni n’importe comment.
Aussi, disons-le cash et nonobstant le respect dû à l’excellente traduction d’Anatole Pons-Reumaux : le titre en français bien que beau ne rend pas compte de l’original « Pondlife. A Swimmer’s Journal ». « Pondlife », une vie d’étang, la vie dans l’étang et la vie de l’étang puisque les deux se conjuguent chez Alvarez. La vie dans les « Ponds » de Hampstead Heath au nord de Londres, une institution : un archipel d’étangs dans un parc immense. On s’y promène, on y fait bronzette. Et surtout l’on s’y baigne, tout près des cygnes, des sternes, des hérons, « dans une eau ambrée » comme du whisky, pour les plus courageux par tout temps. Parmi cette myriade d’étangs sont réputés les plus grands : « l’étang des hommes », « l’étang des femmes », et celui « mixte ». Autant dire que ce sont, bien qu’ouverts à qui veut, typiquement des clubs. So british. Leur mention dans le titre est essentielle, c’est dans les Ponds qu’Alvarez nage et pas ailleurs, et le parti pris constant du Journal d’y célébrer la nature (saisons, faune et flore, couleur des eaux et instantanés de météo), et d’y méditer – l’égale à celui de Thoreau et son cher « Walden Pond », l’étang de Walden.
Sauf qu’à la différence de Thoreau, Alvarez ne pratique pas l’étang en solitaire. En témoigne, dans la longue liste des « Personnes et lieux » qui précède le Journal, la commémoration des autres « nageurs et nageuses de l’étang », comme « Dave Brooks, le Cornemuseur, vient aussi en vélo à l’étang, ancien boxeur et ancien videur », « Percy » qui « marchait huit kilomètres pour mériter son bain dans l’étang », « Rudolph Strauss, cousin d’Albert Einstein, nageur, mort à l’étang à plus de quatre-vingts ans. Une cérémonie s’est tenue en son honneur à l’étang ». Ou encore « Win, nageuse de l’étang d’un certain âge ». L’auteur, lui, vit avec sa femme dans un cottage non loin des Ponds qu’il connaît par cœur. « Je plongeais dans les étangs de Hampstead Heath depuis que j’étais enfant ; j’ai commencé à en faire un rendez-vous quotidien, été comme hiver. » Ceci à 73 ans quand il commence son Journal le « Mercredi 27 mars 2002, 11 °C ». « Ma routine est de nager rapidement jusqu’à la ligne des vingt-cinq mètres, tête sous l’eau, en crawl, puis de revenir lentement sur le dos, en admirant le ciel, les nuages, le temps. Et les mouettes étaient là, avec leurs vols planés et leurs embardées agaçantes, toujours à la ramener. » Dans la dernière page, le « Mercredi 21 avril 2011 », le diariste note que « la température de l’eau est restée autour de 5 °C ». Al a 85 ans, et comme nageur, il arrive au bout du bout : « mes jambes ne fonctionnaient quasiment plus et mes bras étaient tellement pleins d’arthrite que je n’étais plus capable de m’habiller, de boutonner mon pantalon ou de me laver les aisselles. Malgré tout, j’ai continué à nager trois fois par semaine, grâce à Mike King, qui m’habillait, qui m’aidait à monter en voiture, m’emmenait jusqu’à Highgate, me surveillait pendant mes trajets entre la cabane et l’étang gelé ».
Entre ces deux dates, le Journal tenu durant neuf années consigne sa féroce volonté de jouir de l’instant présent en dépit du grand âge, de ses vieux os (il lui faut marcher avec des cannes), de la conscience, pénible, de disparaître pour le regard des autres (« Comme je l’ai dit un jour à Alfred Brendel, au sujet de jolies filles : "Ce n’est pas qu’elles ne réagissent plus, elles ne me voient même pas »). Reste l’étang, un enchantement. « Jeudi 7 novembre. 10 °C. Les étoiles sont sorties hier soir pour la première fois depuis Dieu sait quand et la température a chuté. Matinée sans nuage et scintillante, vent clément, eau clapoteuse. L’impression de se baigner dans l’élixir de vie : j’y suis entré grognon, perclus de douleur et vieux ; j’en suis sorti délesté de quelques années. »
On ne lit pas assez les Journaux, ou alors seulement les classiques, Pepys, Stendhal, Kafka. Celui d’Al Alvarez en est un grand, dont on sort revigoré, comme d’un bain dans l’eau froide.
Jérôme Delclos
Nager sa vie. Journal d’un nageur,
d’Al Alvarez
Traduit de l’anglais par Anatole Pons-Reumaux, Métailié, 268 p., 21 €
Domaine étranger Wild balnéo
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Jérôme Delclos
Vieux et amoindri, Al Alvarez se prend de passion pour la nage, par tout temps, dans les étangs du nord de Londres. Un journal contre le spleen.
Un livre
Wild balnéo
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

