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Poésie Aller aux choses mêmes

novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268 | par Richard Blin

En recyclant et en rassemblant les textes qu’il a consacrés à Berck et à sa plage, Ivar Ch’Vavar donne voix à la puissance baptismale d’inauguration et de surgissement de la poésie comme à son potentiel d’effets et d’affects.

À sa façon, dans sa langue et sa cadence, Ivar Ch’Vavar aime revenir à la source des ébranlements initiaux et plus particulièrement au lieu où lui-même a commencé, c’est-à-dire à Berck, où il est né en 1951. Une plage, un site auxquels il a consacré de nombreux textes qu’il a décidé de recycler en en sélectionnant des pans, avant de les redisposer dans un grand ensemble titré Filles bleues.
C’est que Berck, plus encore que d’être la capitale de la Grande Picardie Mentale dont il est l’inventeur – comme on le dit d’un trésor – est pour lui « le nombril de la planète », un lieu où se relient bien des fils, où s’articulent sa vocation poétique, l’histoire locale et familiale, l’élan révolutionnaire et l’expérience amoureuse. Une sorte de lieu absolu ouvert à un temps transversal comme à un temps qui n’obéit pas à la pure succession, et où il lui fut donné d’éprouver, seul ou en compagnie de ses camarades, le fait de vivre, c’est-à-dire d’être là, de sentir qu’il était là, présent à l’être de ce qui est comme à son propre être. Berck donc comme un espace-temps où fut vécu l’affrontement avec l’impensable réel, l’effectivement donné-dérobé hors de tout sens. Et c’est ce qu’il y a d’héroïque – sachant impossible la victoire – à accepter la fatalité de ce conflit, qui fait la beauté sauvage de la poésie de Ch’ Vavar.
On comprend peut-être mieux maintenant pourquoi la poésie de Ch’Vavar ne ressemble en rien à ce que l’on entend généralement sous ce terme (cf. Lmda N°253). Une poésie qui imite la démarche du crabe (vavar, en picard) et qui emprunte de multiples voix (plus de cent onze hétéronymes). La lire, c’est être happé, saisi par une sorte de pratique chamanique de la langue, une façon de la violenter qui est génératrice de visions. Comme dans cette évocation d’une marche sur la plage. « C’est commencé depuis un moment et sous les pans de nos manteaux / Nos jambes vont. Et, serrées dans de noirs tissus, c’est là que ça a lieu, / Que ça trouve son sort et son temps, courts, peut-être, mais présente / Ment, les longues jambes sont dans l’action. Noires, et c’est comme si / Nos visages étaient sur nos cuisses, mobiles, sourcils, les lèvres aussi ; / La langue passe sur les lèvres et des mots sortiraient de là, sous la cein / Ture se tiennent telles conversations… » Sous ce ton iconoclaste, cette manière singulière de construire des phrases, d’organiser les mots en vers (souvent définis par une contrainte non-rythmique), se cache une écriture qui dit ce qu’on ne voit pas avec des yeux ordinaires. Elle le dit à travers des images, des concrétions verbales qui fixent un vertige, libèrent ce que l’usage standard des mots ne peut exprimer. Images, formules qui emprisonnent dans un dit quelque chose de l’être de ce qui est.
Des extraits d’un journal de plage, des scènes de plage en hiver, des déambulations sous acid, des pérégrinations amoureuses forment un ensemble kaléidoscopique que vient enluminer la figure de Sylvia Plath, qui a vu Berck – « Sylvia, passant, a senti que Berck était un lieu… Beaucoup passent aujourd’hui, et même restent, et ne sentent rien du tout » – et a écrit un poème, « BERCK-PLAGE », dont Ivar nous donne une traduction en français et en berckois, un sous-dialecte du picard «  a priori inapte à porter une poésie aussi complexe ».
Mais la grande affaire de toute cette production berckoise, c’est le désir, les filles qui passent et repassent « pleines de cuisses et d’épaules nues », les jeunes baigneuses avec « leur peau presque bleue et leurs yeux / vides, suavement chassieux. » Jeunes filles qu’incarne Lucie, figure de ce qui est perdu, figure de la jeunesse éternelle. Ô Lucie, « Tends-toi ! Tu le sais que tu dois – être, toi, doigt ! / Être une torche de chair ferme sous le soleil à Berck. » Si elles sont l’objet d’une mystique hallucinée – elles sont saintes et putains, sacrées et sacrilèges – les filles sont aussi la métaphore du désir de se fondre avec le réel même dont la puissance embrase et défie. Les poèmes naissent de la commotion de cette expérience nue, de la confrontation avec l’idiotie et le terrible du réel. Des poèmes où, dans une grande bataille, un être-là se frotte à ce qu’il y a. Poème qui doit être « beau sur la plage et sur la page ! » et ne doit ressembler « à rien de déjà fait » tout en étant « aussi d’une grande / cohérence sans suite. » Audacieux programme que les textes réunis dans Filles bleues illustrent à leur façon, celle de la rareté révélante.

Richard Blin

Filles bleues, d’Ivar Ch’Vavar
Lurlure, 192 pages, 21

Aller aux choses mêmes Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°268 , novembre 2025.
LMDA papier n°268
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LMDA PDF n°268
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