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Domaine étranger Dans le jour incessant

novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268 | par Guillaume Contré

Le Tripode poursuit sa réédition de l’œuvre de Juan José Saer, le plus grand des romanciers argentins, avec un livre qui est une véritable prouesse formelle.

On connaît l’adage : raconte-moi ton village et tu me raconteras le monde. Cela, Juan José Saer (1937-2005) l’avait bien à l’esprit, lui qui fit de son lieu de naissance, la ville de Santa Fe et ses alentours, l’épicentre de son œuvre, un noyau à partir duquel faire irradier une sorte de métaphysique négative qui sonde l’humanité et le milieu dans lequel elle est irrémédiablement plongée, cet environnement parfois hostile qu’on appellera, à défaut d’un meilleur terme, la nature. C’est l’expérience sensible du réel, de ce que nous percevons comme tel, dans tout ce qu’elle peut avoir d’arbitraire et de sublime, de dérisoire et d’effrayante, qu’il cherche à saisir, à travers un travail élaboré de la forme et de la langue, où la réitération des leitmotivs et le travail de la description sont les outils qui tentent de cerner cet amalgame de pulsions et de sensations incompréhensibles qui nous constitue : « on ne dirait pas, du dehors, tant la chair paraît ferme et sereine, la tête solide et compacte, le regard uniforme et sans expression, qu’à l’intérieur, une foule d’images, de battements, de pulsations, le traverse, incessante, comme une pierre qui, lorsqu’on la retourne, découvre le grumeau effervescent d’une fourmilière ».
Nadie nada nunca (1980) se concentre sur un espace réduit qui est inspecté jusqu’à l’obsession : un fleuve, une plage, une maison qui donne sur la plage et, en face, une île. Nous sommes à quelques kilomètres de la ville, dans un village nommé Rincón (un « coin », donc, qui contient tout), et de l’île – la limite du décor planté par l’auteur –, nous voyons surgir le Bancal, juché sur un cheval. Il traverse lentement l’eau pour aller confier son animal au Chat, qui vit dans la maison sur la plage. Un mystérieux tueur de chevaux rôde et le Bancal – jeune homme dégingandé, incarnation du monde de précarité qui peuple l’île (où se déroule un autre roman de Saer, Les Grands Paradis) – pense qu’il sera plus en sécurité de ce côté-ci du fleuve.
Écrit pendant la dictature, le roman aborde indirectement cette période de claustrophobie (un personnage secondaire se nomme d’ailleurs Videla). Les assassinats de chevaux qui sèment la panique dans la région y sont une évocation implicite d’autres assassinats, mais on aurait tort de réduire ce livre à une parabole sur le terrorisme d’État, même si l’on y croise un policier dont les techniques d’interrogatoire renvoient directement aux centres de torture clandestins de la junte militaire. Il s’agit avant tout, comme dans toute l’œuvre de Saer, de mettre le doigt sur ce que cela signifie que de vivre coincé dans sa propre subjectivité face à un réel incompréhensible et stupéfiant.
Nadie nada nunca se construit musicalement en chapitres qui semblent revenir à chaque fois au thème initial : un même point de départ temporel et géographique qui serait à la fois le début sans cesse recommencé du récit (organisé en cercles concentriques de plus en plus vastes) et le début de tout récit, une parodie de cosmogonie : « Il n’y a, au début, rien. Rien. La rivière, lisse, dorée, sans une seule ride, et derrière, en plein soleil, basse, poussiéreuse, en pente douce vers l’eau qui ronge sa rive, l’île ». Puis, quelques chapitres plus tard : « Il n’y a, au début, rien. Rien. D’un côté la rivière lisse, dorée, sans une seule ride, l’île, avec sa berge qui tombe, en pente douce, vers l’eau, sa végétation, naine, poussiéreuse, et de l’autre, les deux fenêtres et la porte noire, le toit de tuiles, la maison blanche, et, au milieu, l’étendue vide de la plage jaune, en pente presque imperceptible vers la rivière, sur laquelle la lumière solaire, comme un énorme combustible jaune traversé de filaments, coule, ricoche et réverbère ».
La chaleur étouffante de l’été et la lumière aveuglante de l’astre qui fait onduler l’air en de fluctuants mirages définissent l’atmosphère du livre, sa lenteur cyclique, sa puissance visuelle, où les mouvements minimaux du Chat et de sa compagne Elisa dans la maison ne cessent de se réitérer, comme suivis en temps réel (un temps qui se dédouble et s’annule dans sa répétition même, comme s’il n’était qu’une illusion de la perception). Chaque geste acquiert une matérialité insoupçonnée, scandée par le rythme serein, faussement objectif, d’une prose qui semble pourtant toujours sur le point de faire céder la digue qui la contient. Les baigneurs sur la plage, le maître-nageur, le cheval qui chasse les mouches avec sa queue, sont autant d’éléments d’une chorégraphie incessante et hypnotique, tout comme le sont les moindres scintillements de l’eau, les cigales ou le vent dans les arbres, humains, animaux et éléments se trouvant tous sur un même plan. L’excès de réalisme se fait alors l’expression onirique d’une étrangeté radicale, celle d’un présent « aussi long que large qui semble être monté d’on ne sait où, à la surface d’on ne sait quoi ».

Guillaume Contré

Nadie nada nunca, Juan José Saer
Traduit de l’espagnol
(Argentine) par Laure Bataillon, Le Tripode, 272 pages, 20

Dans le jour incessant Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°268 , novembre 2025.
LMDA papier n°268
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LMDA PDF n°268
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