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Poésie Un livre de plateaux

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Emmanuel Laugier

Avec Et et et, Cole Swensen essaye de décadenasser le livre de son ordre de succession habituel en pensant ses textes comme des segments virevoltants et interchangeables de connexions virtuelles.

Maïtreyi & Nicolas Pesquès sont les traducteurs fidèles (chez Corti) des livres de Cole Swensen, le cinquième, Et et et, sur sept parus en France. On ne peut pourtant imaginer que les difficultés de traduction des soixante-cinq petites proses qui le composent aient pu être moindres. Et c’est sans compter la plus importante d’entre elles : comment induire dans la traduction, au travers de textes scellés dans un ordre et un bloc de papier collé, la puissance virtuelle de déplacement des textes que l’auteure cherche à y inscrire ? À cette question, assez vertigineuse, le livre répond par des indices, un peu à la façon des cailloux semés par le Petit Poucet, mais la linéarité de leur position y est remplacée par une configuration rhizomatique de l’espace : à savoir qu’il n’existe pas un point (même de convergence) à partir duquel quelque chose que ce soit trouve son origine, mais une multiplicité hétérogène d’agencements et de vitesses à partir de laquelle tout diffère, se segmente en lignes de fuite. On aura ici reconnu le vocabulaire du Deleuze-Guattari de Mille plateaux (1980), à quoi le triple « Et et et » du titre éponyme de Swensen doit : « le rhizome a pour tissu la conjonction “et et et”. Il y a dans cette conjonction assez de force pour secouer et déraciner le verbe être » (p. 36). La phrase citée donne l’armature du projet d’un livre en forme de plateaux « communiquant les uns avec les autres à travers des micro-fentes, comme pour un cerveau » (Mille plateaux). Et, plus loin, cinq textes successifs au titre commun (« et »), élabore un véritable discours de la méthode ; non sans énigme et non sans humour, ce biais étant étendu avec beaucoup de tact et de discrétion.
Notons, pour commencer, que le principe de subordination que le langage nous dit avoir avec, notamment, la grammaire, la syntaxe et tout ce qui relève de ses règles (à quoi il faudra se conformer pour en user), la conjonction « et », qui pousse par le milieu de tout ce qu’elle veut, le subvertit souverainement. Car le principe du « et » est celui « de l’insubordination ». « Et » est « une conjonction de non subordination permettant à des éléments de se connecter tout en conservant équité relationnelle complète et autonomie ». Ou, pour le dire encore autrement : « un ami d’ami renonça pour Carême à avoir des poches (à ses vêtements). J’ai alors pensé que c’était un moyen des plus inventifs, des plus ingénieusement difficiles, et donc la plus honorable façon d’observer la tradition, et maintenant je le vois comme tout ça (la poche étant le principe de subordination du fait vestimentaire) et aussi comme la réalisation physique du et ». Tous les textes de Et et et, par les microphénomènes de perception qu’ils décrivent (de choses [la poussière, un bateau dans la brume, le vent], de notions [la métaphore, redéfinir, à peu près, parfois, c’est-à-dire], d’état [anonyme, autres, ombres], d’actes [traduction, Et ensuite, déplacer placer] etc.) sont ainsi des vêtements sans poche, ils font leur Carême. Ils jeûnent pour atteindre d’autres façons de ressentir, de toucher d’autres états gazeux de matière. Les opérations sous-jacentes de chaque texte relèvent ainsi d’un ordre caché et quelque peu énigmatique, pourtant tous ont une évidente tangibilité qui forme leur paradoxale dynamique intérieure.
Un exemple, tiré de la prosodie, éclaire : un vers se compte et n’existe que par son décompte. Or, Cole Swensen fait une autre hypothèse : « un vers que l’on ne peut scanner parce que ce qui n’y est pas dit en constitue en très grande partie le contenu » existe d’autant que « ces échos continuent hors du lasso de la quantification, ce qui veut dire que le vers peut ne jamais finir ». De même qu’il existe dans une photographie quelque chose qui ne se voit pas, de même qu’une traduction fait dévier la trajectoire rectiligne des mots pour lui donner une forme rayonnante et sphérique qui est sa teneur de réverbération. De même que les plateaux vibratiles dont se forme l’espace mental d’un livre à venir s’agencent des mille balises clignotantes qui, à leur périphérie, les sillonnent sans que nous les percevions.

Emmanuel Laugier

Et et et, de Cole Swensen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Maïtreyi & Nicolas Pesquès, Corti, 111 pages, 18 €

Un livre de plateaux Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.
LMDA papier n°269
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°269
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