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En grande surface Des pavillons dans le ventre

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Pierre Mondot

Coup de fil d’un confrère de Lire-Le Magazine littéraire. Les vœux, quelques potins, l’IA, les salaires (soupirs), Trump, et – on le flairait – une sollicitation. Le journal vient de désigner La Nuit ravagée meilleur livre de l’année 2025 ; un papier dans la revue serait le bienvenu.
Si on peut rendre service. Sans garantir l’efficacité de la démarche tant l’auteur, Jean-Baptiste Del Amo, semble imperméable à toute publicité : alors qu’il cumule les récompenses – prix Fnac, Goncourt du premier roman, Livre Inter, et roi de Lire désormais – sa notoriété demeure relative. Son nom énoncé, les gens froncent, nous prient d’épeler. Autre particularité : les titres de ses précédents romans rappellent ceux de films qui n’ont rien à voir : Règne animal, Le Fils de l’homme, Une éducation libertine (à vérifier quand même pour ce dernier).
La quatrième de couverture annonce un hommage au « roman horrifique ». Une citation de Stephen King en exergue, un adolescent poursuivi par une « chose » page 2, une scolopendre comme fusil de Tchékhov au chapitre 4 : projet confirmé. On traverse pourtant la première partie sans sursaut : l’auteur maîtrise les lois du genre et, avant de disposer les échafaudages de sa maison hantée, coule dessous une épaisse chape de réel. Ici, une zone pavillonnaire (des hameaux) au sud-ouest de Toulouse dans les années 1990. Uniformisation des campagnes françaises : l’Occitanie de Del Amo ressemble aux Vosges de Nicolas Mathieu. Cinq adolescents à mobylette, l’année du baccalauréat, entravés par des familles dysfonctionnelles. Côté paternel surtout. Des pères enfuis avec des filles plus jeunes, comme celui de Thomas Hernandez : « Il lui avait présenté Cindy, une étudiante en sociologie âgée de vingt-deux ans, passionnée de fitness, (…) un caniche abricot qui sentait le shampoing pour bébé posé sur les genoux. » Et des beaux-pères tyranniques, tel Alain Girard : « – Ta mère t’a jamais dit qu’il fallait te tenir droit et mâcher la bouche fermée ? »
Le chelou entre en scène dans la seconde partie. Au milieu du lotissement gît un pavillon déserté aux propriétés troublantes : « Je crois que la maison utilise nos peurs ou nos désirs et qu’elle leur donne vie, d’une certaine manière », explique Lena, en relais du narrateur. Et en effet, Alexandre Fauré y retrouve sa mère, morte quelques mois plus tôt : « – Si tu savais comme j’ai eu mal… (…) j’étouffais, je faisais sous moi comme une impotente. Tu l’as vu n’est-ce pas, tu l’as senti ? » Maximilien, lui, y laisse libre cours à son attirance pour Anthony, le plus beau garçon du lycée. La fréquentation du lieu devient addictive, les jeunes gens s’y bousculent avant de comprendre que la multiplication de ces tours de manège les épuise.
Dans l’entretien accordé à Lire en marge du palmarès, Del Amo indique que son prochain livre paraîtra dans la collection « Ma nuit au musée ». Le principe semble déjà à l’œuvre dans la troisième partie, saturée de références au cinéma d’épouvante des années 1980. Normal : la « chose » se nourrit de l’imaginaire des ados, lui-même formaté par les VHS de Wes Craven, John Carpenter et David Cronenberg. Du doppelgänger au monstre hybride (moitié scolopendre, moitié Alain Girard), en passant par la boîte à musique flippante qui joue Le Lac des cygnes, rien ne manque. L’auteur confie avoir écrit « dans un état second, une forme de transe ». On le pressent, parfois : « –Rhhaaarrggghh, fit-elle en se vomissant elle-même. »
Del Amo sait rendre avec précision l’absurdité logique des cauchemars, conduit son récit avec habileté et n’éviscère jamais deux fois le même cadavre. Reste que le genre réclame, comme l’hypnose, une participation importante du lecteur, une very high suspension of disbelief. Qui ne vient pas toujours : « Sa peau se fendit comme une croûte trop sèche. Une odeur de charogne monta aussitôt, épaisse, sucrée, presque chaude. Des lambeaux de chair pendaient à ses bras, et dans les crevasses ouvertes grouillaient des insectes noirs. Il tenta de crier, mais ce fut un flot de pus mêlé de sang qui jaillit de sa bouche. » Et pas un haut-le-cœur.
À son récit, Del Amo ajoute une postface, à la fois mode d’emploi (l’adolescence, lieu de l’unheimlich, période où peurs et désirs se confondent) et schéma de montage, avec la genèse du livre : la découverte, plus jeune, d’une maison dont « l’intérieur était là aussi figé dans les années 1970 et il semblait que la famille qui y avait vécu s’était évaporée du jour au lendemain ». Soit le point de départ du dernier Mauvignier. Dommage. La bonne maison, mais la mauvaise porte.

Pierre Mondot

Des pavillons dans le ventre Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
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