Cela combine plusieurs histoires. « Nous avons traversé des centres-villes revitalisés, des centres-villes en voie de revitalisation, des centres-villes agonisants » : en juin-juillet 2014, de Nashville Tennessee à Montréal Québec en passant par Denver Colorado, il y a Nick qui parcourt l’Amérique du Nord avec son groupe pour une tournée de vingt-deux dates, et qui tourmenté tente régulièrement de joindre sa compagne sur « ce putain de téléphone ». Il n’y parvient qu’à la toute dernière page, alors « Je rentre chez nous », fin du livre et de la tournée.
Et puis il y a Nick qui cherche la grâce de l’invention entre deux concerts, brouillonne des chansons dont il doute, se souvient des « héros d’enfance » qu’il a croisés au bal des vampires. Un soir serrant la « froide main de satin blanc » de Bob Dylan, qui semble alors lui pomper toute son inspiration ; un autre jour apercevant Bryan Ferry perdu au milieu de sa piscine, « Tout blanc, très beau, comme pétrifié » (« Je n’ai pas écrit une chanson depuis trois ans, a-t-il dit »). Ou encore écoutant ce même Ferry, seul au piano, interpréter « dans un abandon murmuré » The Butcher Boy, ballade traditionnelle sur une jeune fille, « blanche rose anglaise qui d’amour rendit l’âme » – l’une de ces quelques « chansons tanières » dont l’enjeu « a toujours été de masquer le soleil, d’étendre une ombre » qui « protégerait de l’éclat corrosif du monde. »
Et puis il y a un gamin qui « contemple l’eau noire et boueuse, le cœur affolé ». Il apparaîtra qu’il ne s’agit pas de Nick mais, dans sa bourgade natale, d’un petit garçon qui avait sauté d’un pont pour se retrouver « enchevêtré » aux branches dans la rivière en contrebas. The Sick Back Song est dédié à cet enfant noyé, qui s’insère parmi divers motifs obsessionnels composant, selon les termes de cette traduction très enlevée, le « Chant du Sac à Gerbe ». À savoir le chant composé sur ces choses qu’on trouve dans les avions, où le livre va commencer d’émerger : « Le Sac à gerbe British Airways morne et grisâtre », « Le Sac à gerbe Air Canada si élégant », « Le Sac à gerbe Virgin Atlantic cool et frimeur », « Le Sac à gerbe United Airlines en plastique réfractaire à l’encre et inutilisable »… Parmi les phrases griffonnées sur ces sacs, il en est d’allusives et métaphoriques, obscures ou très triviales ; des visions et des choses vues ; la mémoire du chanteur ou celle des autres – « C’est ce que j’appelle un souvenir libéré, accaparé mais libéré, afin qu’il en reste une trace » – ; une écriture presque automatique aussi bien qu’une construction sophistiquée, le décousu de la prose comme l’appel de la rime.
Évidemment, surnagent çà et là quelques aléas pittoresques : piqûre de corticoïdes « qui transformera le chanteur grippé et décalqué en créature divine », éclairage cruel des salles de bains où il se teint les cheveux – « Je repositionne mon visage pour ne plus ressembler/A Kim Jong-un, mais davantage à Johnny Cash./A quelqu’un en tout cas » –, drague chaotique d’un hall d’hôtel où des « shérifettes » enterrent une vie de jeune fille – « Mais oyez ! Tout autour, dense comme une forêt,/Vêtues de nuisettes transparentes, crémeuses et suppliantes,/Deux cents jambes texanes, longues, bronzées et sveltes/Cariatidaient l’appel braillard de la femelle. » Ne se figeant jamais dans l’imagerie Gloire-et-Décadence de la vie backstage, tous ces éléments vont alors gaiement rejoindre le « monde spirituel » et très encombré de l’Australien. Il s’en amuse lui-même : « Le mythe bouillonne autour de moi comme du plastique fondu », et « A la longue tout le monde a élu domicile en moi ». De ce domicile le critique musical Simon Reynolds avait déjà deviné les contours il y a plus de quarante ans : « Il prend les émotions primaires et les théâtralise à l’intérieur d’un fantastique édifice narratif »1. Aujourd’hui cet édifice ne cesse de s’étendre, de disques en livres et tout ce qu’on voudra, et oui on ne demande que ça.
Gilles Magniont
1 Article de 1985, repris dans Bring the Noise (Au diable vauvert, 2013).
The Sick Bag Song, de Nick Cave
Taduit de l’anglais
par Serge Chauvin, La Table ronde, 288 pages, 16 €
Domaine étranger Trips et boyaux
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Gilles Magniont
Avec The Sick Bag Song, embarquement immédiat dans la machine ardente de Nick Cave, « système nerveux qui carbure à la rime et aux fantômes ».
Un livre
Trips et boyaux
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.

