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Domaine français L’exil est un chemin qui ne s’oublie jamais

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Anne Kiesel

Atiq Rahimi, qui vit en France depuis 1984, raconte, dans une ambiance brumeuse, son film écrit mais non tourné, et le cheminement entêtant d’un Kabuliwalla, « l’homme de Kaboul ».

Kabuliwalla, c’est moi

Ce mélange de différents niveaux de récits est vertigineux. Un roman – celui que le lecteur tient dans les mains ; un film – qui n’a jamais été tourné ; une nouvelle classique – écrite par Rabindranath Tagore. Avec de grands écarts dans les époques : un pied à la fin du XIXe siècle, l’autre à l’époque actuelle. Dans les pays aussi : de l’Inde (où l’histoire se déroule) à la France (où elle a été écrite), en passant par l’Afghanistan, pays de naissance, pays de cœur, cœur déchiré. Et grand écart dans les langues : Atiq Rahimi, né à Kaboul en 1962, réfugié en France à l’âge de 22 ans, écrit en français depuis Syngué sabour, pierre de patience, prix Goncourt 2008. Et quel français… « Une chèvre passe, le museau bas, indifférente au monde. Elle avance vers le mur lézardé du marché, où une longue rangée d’affiches électorales s’effiloche sous l’effet du temps et de la pluie. La chèvre arrache d’un coup de dents la dernière affiche, mâchonne lentement, digérant un slogan comme si elle le savait complaisant. »
Au début de ce grand livre de l’exil, le narrateur, vraisemblablement un double de l’écrivain, se tient sur un pont, à Kolkata (Calcutta). Il est prêt à sauter dans l’eau, à se suicider dans un bras du Gange. Il voit passer un cadavre de vache, qui dérive au gré du courant. Puis un bateau. Il songe que c’est sur un tel bateau que Rahmat, le personnage de son film, pourrait arriver ici, dans cette ville qui ne dort jamais. « Rahmat, le Kabuliwalla – comme on appelait autrefois les Afghans, ici en Inde Britannique. » Tout de suite, on bascule dans un entre-deux flottant, on ondoie dans un ambigu aussi vaseux que l’eau du fleuve, aux limites floues et variables. Tout ondule, même la date d’écriture de la courte nouvelle de Tagore (1892 selon plusieurs sources, 1916 selon Atiq Rahimi, mais qu’importe). Rahimi a vraiment écrit le scénario du film Kabuliwalla, avec Jean-Claude Carrière. Et le lecteur n’est pas plus étonné que cela quand Rahmat, l’exilé afghan démuni, rencontre Tagore (prix Nobel de littérature en 1913, mort en 1941 à 80 ans) alors que la télévision, chez l’écrivain, diffuse les images du 11 septembre 2001. « Rabi (le surnom de Tagore) hoche à peine la tête, et murmure les mots qu’il est en train d’écrire dans sa tête : C’est sûrement le début d’une autre guerre… Le monde dérape… devient un livre tombé dans le feu dont les pages se consument, les phrases tombent en cendres… »
Un autre très beau personnage illumine le parcours miséreux de Rahmat, le Kabuliwalla. Rajiv, un Indien qui vit au bord du fleuve et qui ouvre sa porte, sans poser de question, à l’exilé. Il incarne l’accueil, malgré le dénuement. « Il dort sur la terre, boit l’eau du fleuve, allume son feu à l’aube, et laisse le vent sécher son linge. Il ne s’accroche à rien. Il laisse passer. Il regarde. Il attend. Comme si chaque jour n’était pas une suite, mais un recommencement. L’éveil, le rêve, le sommeil, le soi. Rahmat ne peut pas comprendre ça. Il ne connaît pas encore assez la pensée indienne pour savoir comment Rajiv les traverse sans effort. »
Rabi, Rahimi, Rahmat, Rajjiv, on ne nous fera pas croire que ces proximités sonores sont le fruit du hasard. Les patronymes participent à cette sensation brumeuse, qui dilue les contours. Puis le souvenir du film non tourné surgit à nouveau. « J’ai désiré saisir la lumière de l’exil, filmer les ombres comme des prières suspendues, mais l’aube de l’espoir s’est éteinte avant que le jour ne commence. Alors je trempe ma plume dans l’encre noire de cette lumière manquée. Je laisse les mots développer les négatifs de mon rêve abandonné. Ce film que je n’ai pu faire, je le porte comme un enfant mort-né. »
Mort-né peut-être mais pas sinistre. Le passage de frontière, en minibus, à côté d’une femme seule : Rahmat et Zakia se rendent service mutuellement en se comportant comme s’ils étaient un couple. Plus loin, la fillette confiante, l’écrivain et son épouse qui reçoivent l’exilé, la littérature, la peinture et la vie qui se mélangent. Ne pas s’attendre à lire une fin primesautière, mais se préparer à garder cette histoire longtemps en mémoire.

Anne Kiesel

Kabuliwalla, c’est moi, d’Atiq Rahimi
P.O.L, 220 pages, 19

L’exil est un chemin qui ne s’oublie jamais Par Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
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LMDA PDF n°273
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