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Dossier Eduardo Halfon
Vivre à en mourir

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Thierry Guichard

Il y a beaucoup de délicatesse, un apaisement d’après l’orage, la colère consumée. L’aveu peut-être de l’irréconciliable. Un fils écrit à son père. Le fils est sensible, le père est un monolithe, une signature sous un en-tête de lettre commerciale. Il est un chèque que le fils laisse tomber au sol pendant qu’il cherche dans le courrier qu’il vient de recevoir un mot, un sentiment, une émotion, un signe de son père, autre chose qu’une seule signature. Quelque chose de toujours absent ; quelque chose qui jamais n’accompagne le chèque, la signature, l’en-tête. Le fils alors, dans cette lettre qu’il écrit, et sans transition, évoque les suicidés de l’histoire littéraire. C’est Klaus Mann, qui lui aussi avait un père imposant, et qui, à « sa seconde tentative, alors qu’il passait des vacances à Cannes, ingéra avec succès une dose mortelle de somnifères. » À sa suite, méticuleusement, comme un enfant rangerait sa collection de soldats, le fils aligne une théorie d’écrivains suicidés dans la catégorie « beaux endormis »  : c’est London et c’est Lowry, c’est Robert Barlow au Mexique et toujours avec des barbituriques, Barlow qui a laissé un message sur la porte de sa chambre « en pictogrammes mayas : “Ne me dérangez pas, je veux dormir longtemps” ». C’est « Ryūnosuke Akutagawa, père de la nouvelle japonaise », mort à 35 ans. Le narrateur aligne les noms d’écrivains suicidés, évoquant leurs derniers mots, leur dernier lieu, et ce manque insondable qui les aura appelés à disparaître. La phrase (dans cette belle traduction de David Fauquemberg) est d’une délicatesse de dentelle, évanescente comme le souffle d’un ange. Elle pose des faits, très simplement, auréolés de détails qui signent la vérité ; elle énumère, elle dispose ses morts comme autant de cailloux sur le chemin qui conduira, saisit-on, celui qui écrit à suivre la voie ouverte par ses frères et ses sœurs en littérature. C’est inexorable. Et le suicide, parfois, ne change rien : Thomas Mann, nous dit Halfon, « refusa d’annuler sa tournée de conférences pour assister à l’enterrement de son premier-né. » Et le fils, fort de cet exemple, poursuit le reproche fait à son géniteur : « Moi, père, je souffre de votre absence. Nous avions beau nous voir quasiment tous les jours, je ne me souviens pas de la dernière fois que vous avez été avec moi. »
Sa souffrance est exposée sur la page, simplement, sans éclat, sans cri et sans jeu d’acteur. Elle est lissée du plat de la main, posée crue et sans fard, dans la nudité même de qui attend la délivrance de la mort. Il n’y a pas d’espoir, et donc plus de désespoir, juste l’attente d’une délivrance qui mettra fin à l’attente. S’appuyant sur les récits de fils fuyant leur père, le narrateur renchérit : « plus qu’un père vous étiez un tyran », mais le procès qu’il instruit dans sa missive n’est pas celui d’un juge. C’est celui d’un enfant, celui du fils de l’accusé, et l’amour qu’il porte malgré lui à celui qu’il accuse, détourne le châtiment sur la...

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