La poétesse noire féministe lesbienne Audre Lorde, le musicien amérindien Link Wray, la Commune de 1871, l’écrivain noir américain James Baldwin et Ratus le petit rat vert des manuels scolaires donnent dès l’exergue et ainsi mis sur le même plan le ton de ce puissant petit livre. L’histoire familiale de la narratrice est hantée par la tragédie complexe des harkis comme son grand-père qui a combattu sous le drapeau français contre le FLN. Il échappe de peu au massacre, estimé « entre 10 000 et 150 000 » ex-« petits soldats en robe » en rejoignant l’armée française et la métropole sans pour autant obtenir un statut de citoyen. Conçue à l’origine pour la scène ou la radio et composée d’enregistrements, Belgazou n’a rien perdu de ses vibrations et de sa sensualité profonde. Actrice, membre du cabaret autogéré La Bouche et DJ, Mascare porte ces voix « apatriées » et silenciées dans un chant net et sans pathos.
Pour faire entendre son peuple, « le peuple des traîtres », « l’héritière du vent » telle qu’elle se qualifie dans une interview invente « parfoi » une langue, par alternance elle incise une sorte de créole fait de fautes. C’est mieux quand c’est « bankal » pour faire corps et pour ressentir parce que « sé kom ça ». Trahir « la langue de l’ennemi » ainsi que Jean Genet désignait l’écriture appartenant toujours à classe dominante et au sein de cette subversion s’obstiner à dire la violence telle qu’elle prospère. Jusque dans les violences policières : « un policier a tué un enfan en Juin 2023, l’enfan s’appelle Nahel », rappelle Belgazou dans un présent continu peuplé d’absents et d’absentes.
Le privilège de la classe dominante, de celle qui ne regarde pas les choses en face, c’est « la langue des notaires » pour Belgazou, la langue de la machine coloniale dont la narratrice déclare ne pas réussir à « apprendre cette langue sans trembler ». L’autrice d’une thèse consacrée à Didier-Georges Gabily poursuit là le geste d’une « écriture bousillée ». Un désir non accompli de venger la langue écrite « pour les mensonges qui se cachent dans les corps » : « Kan jécri avec les fotes jé envie de blesser parfoi. »
Ainsi vaut-il mieux déclarer la guerre aux imaginaires plutôt qu’aux corps. Face à cette insidieuse violence « qui fait qu’on peut dire milieu modeste plutôt qu’exploité sans que ça nous arrache la gueule » ou qu’on utilise « musique urbaine », « musique du monde » (« quel mot de merde, encore un mot imaginé pour annuler le réel »), la primo-romancière appelle à remettre les mots à l’endroit et à regarder le passé en face.
Le souffle de Belgazou est chaud et le temps de sa parole est le temps de la scène, de l’ici et maintenant, de la vie vivante, des fautes et des masques réjouissants : « j’ai des fausses dents plein la bouche et j’adore ça ». Mais qui est donc Belgazou ? « Une bête héritière de mon corps », déclame-t-elle, « la trace de tout le plaisir des absentes aussi, toutes les mouilles, tous ces jets de sexe et tous mes plaisirs, car Belgazou c’est le sang dedans qui gonfle ». Le nom de Belgazou est encore le surnom que l’écrivaine Colette donnait à sa fille et si l’on en croit une de ses chansons en hommage à la chanteuse Colette Magny, Colette est aussi le prénom (français) de la mère de Mascare. À l’image d’Audre Lorde qui s’exprime « pour nous toutes qui n’étions pas censées survivre », la petite-fille de harki poursuit la geste d’une filiation des filles et des fantômes. Si la violence telle qu’elle se transmet et se dissimule trouve une résolution, elle serait dans la tendresse, peut-être, dans une ultime et touchante scène du livre qu’on laissera à la lectrice et au lecteur le soin de découvrir.
Flora Moricet
Belgazou, de Mascare, Corti, 48 pages, 12 €
Domaine français Chassés de la parole
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Flora Moricet
Un premier texte qui fait entendre le peuple sans-patrie des descendantes de harkis. Une très belle entrée en littérature pour l’artiste Mascare.
Un livre
Chassés de la parole
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.

