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Domaine étranger Charles Palliser : docteur ès embrouilles

juin 1996 | Le Matricule des Anges n°16 | par Thierry Guichard

Après le monumental Quinconce (cinq volumes), l’écrivain d’origine américaine revient avec un nouveau roman casse-tête. Trahisons : un livre-labyrinthe.

Si l’on demande à Charles Palliser de résumer son deuxième roman, l’Américain, qui vit en Grande-Bretagne dpuis l’âge de huit ans, s’excuse dans un sourire : sans les plans qu’il dressa pour l’écriture de Trahisons, il se sent bien en peine d’accéder à la demande.Bien qu’écrit en seulement trois ans (Le Quinconce avait nécessité douze ans d’écriture), Trahisons fait preuve d’une telle complexité qu’il serait imprudent de s’y aventurer sans boussole. Composé, en apparences, de récits indépendants, le roman multiplie, tout en les brouillant, les pistes de lecture.
Le principe de la mise en abîme y fait florès, et, comme dans un palais des glaces, on n’y avance pas sans parfois se cogner à des portes transparentes. Disons-le tout de suite avant de tenter désespérément une description de l’ouvrage : malgré ses quatre cents pages et la complexité hallucinante de sa construction, Trahisons se lit en un souffle haletant. Charles Palliser l’avait prouvé avec Le Quinconce : il est un maître du suspense et de l’intrigue.
Trahisons commence par une histoire dans la veine de Boccace, des Mille et une nuits et de Wilkie Collins réunis. Les passagers d’un train, pris dans une tempête de neige, se racontent des histoires pour se réchauffer et se rassurer. Histoires surprenantes, mystérieuses, commentées par un narrateur dont on ne sait qui il est.Nous sommes au début du siècle, nous apprenons que le train a été bloqué à la suite d’une malveillance (de qui exactement ?), que les histoires qui sont racontées ne sont pas sans danger, à tel point qu’à la fin de ce premier texte, une des protagonistes est retrouvée morte, un scorpion en métal à côté d’elle, signe de vengeance.
Le deuxième texte est le rapport d’un lecteur d’une grande maison d’édition à propos d’un manuscrit reçu. À lire ce compte-rendu, agrémenté d’extraits du manuscrit en question, on devine que la maison d’édition est une sorte d’Harlequin. L’histoire d’ailleurs plaît bien au lecteur puisqu’elle narre l’amour d’une infirmière pour le nouveau chirurgien arrivé à l’hôpital.Cependant, l’auteur inconnu de ce manuscrit, laisse le rose virer au rouge sang en faisant du chirurgien une sorte de Jack L’Éventreur.Ce qui ne plaît guère, on s’en doute.
Le troisième texte nous met en présence de l’œuvre d’un certain Galvanauskas, psychanalyste et philosophe français, sorte de gourou de la pensée dans lequel il serait facile de reconnaître l’image fictionnelle de Lacan. La parodie ironique de Charles Palliser est d’une drôlerie jubilatoire.
Le quatrième texte se situe à Grenade à une époque ancienne.Un sultan, persuadé d’avoir été trompé fait décapiter trente-six hommes de sa garde parce qu’il avait vu l’un d’eux embrasser sa première concubine : « Accusation terrible et presque entièrement erronée. Voici les faits tels qu’en eux-mêmes ; le sultan s’en trouve disculpé de l’imputation de cruauté, et l’on va voir au contraire qu’il a agi avec cet amour de la justice qui est propre au Maure, avec habileté politique et avec toute la compassion que prescrit sa religion. » Ce récit se clôt par la notion « Traduit de l’arabe par Richard Fawcett Maddocks (1887) ».
Le sixième texte commence à nous plonger dans l’expectative : un homme raconte qu’une nuit, retenus dans une auberge, plusieurs voyageurs se mirent à se raconter des histoires dont une ressemble étrangement à celle rapportée dans le chapitre précédent.Les autres histoires, nous les retrouverons, plus ou moins déformées dans la suite du livre.
Le septième chapitre est comme la clé de voûte de l’ouvrage.Intitulé Table rase, ce septième texte est le journal de bord d’un jeune homme qui travaille dans une librairie où il ne lit que des ouvrages ayant trait à des faits réels, plus particulièrement des crimes et plus particulièrement encore des études autour de Jack L’Éventreur pour lequel il nourrit une passion.Passion d’autant plus forte qu’un de ses ancêtres a été mêlé à l’histoire du plus célèbre assassin d’outre-Manche. Or, notre jeune garçon rencontre l’auteur d’une étude sur le crime de Killiekrankie. Crime commis au début du siècle sur une vieille personne, qui, comme les autres passagers d’un train (dont l’ancêtre du narrateur), s’était retrouvée dans la nuit et sous une tempête de neige à chercher un refuge.Le crime avait été signé par un scorpion en métal déposé près du corps de la victime…
Notre amateur de mystères va dès lors passer de plus en plus de temps avec l’auteur de la thèse sur ce crime, une sorte de chercheur étrange, développant les thèses de Galvanauskas selon lesquelles le texte écrit possède des qualités phalliques et peut porter en lui la mort et le crime.Pour illustrer ses théories, Horatio le chercheur, a pris l’habitude de regarder chaque semaine à la télévision deux feuilletons bien contemporains (entendez bien niais), l’un, Biggert narre l’enquête d’un vieux commissaire au prise avec un obsédé mystérieux qui assassine les jeunes femmes en les égorgeant (comme le faisait Jack L’Éventreur) et en laissant derrière lui une immuable signature : un scorpion. Les scènes du feuilleton se déroulent beaucoup dans un théâtre, où des acteurs jouent une pièce qui met aux prises notamment Oscar Wilde (ses romans sont-ils phalliques ?) et Jack L’Éventreur et où un acteur mourra piqué par un scorpion. Certains des acteurs de la pièce (donc de Biggert) se retrouvent également dans l’autre feuilleton, une saga villageoise et débile.Le narrateur de Table rase, qui n’a jamais lu que des livres d’histoire (histoire des faits divers) a la fâcheuse tendance à prendre pour argent comptant ce qu’il voit à la télévision.L’imaginaire n’existant pas pour lui, l’acteur qui joue Diggert le commissaire est donc réellement commissaire, les crimes perpétrés dans le feuilleton tourné à Glasgow sont réels…
Charles Palliser excelle à nous plonger dans un univers où l’imaginaire et le réel se mêlent (mais un réel qui reste imaginaire : n’oublions pas que nous sommes en train de lire un roman). Il multiplie les parallèles entre crime et littérature, développe de fausses théories (sur l’intertextualité, sur la meilleure façon d’égorger, etc.).
Le lecteur ne sait plus où il est, il croit démêler parfois un bout de pelote mais c’est pour se retrouver aussitôt à un autre niveau qui lui révèle que la piste qu’il croyait avoir trouvée se divise en plusieurs sentiers et que chacun, après de maints croisements, aboutit à un mystère nouveau. On se demande même parfois si on ne serait pas nous-mêmes, lecteurs, Jack L’Éventreur, à moins que ce ne soit Charles Palliser et on ne serait pas surpris de trouver à la fin de l’ouvrage, juste après la dernière page, accroché à la couverture du livre, un scorpion sarcastique et moqueur.

Trahisons
Charles Palliser

Traduit (remarquablement) de l’anglais par Éric Chédaille
Phébus
394 pages, 149 FF

Charles Palliser : docteur ès embrouilles Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°16 , juin 1996.