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Essais L’entretien infini

janvier 2003 | Le Matricule des Anges n°42 | par Thierry Cecille

Rien n’est jamais acquis : l’écrivain, pour Pierre Bergounioux, doit reprendre sans trêve sa tâche d’éclaircissement, son pèlerinage vers l’origine. Deux livres en témoignent.

Pierre Bergounioux, l’héritage

Jusqu’à Faulkner

Il faudrait peut-être inventer, pour la plupart des œuvres de Pierre Bergounioux, un nouveau genre littéraire : la méditation autobiographique -en référence aussi bien à Descartes qu’à Husserl- parages qu’il ne désavouerait sans doute pas, n’était sa modestie farouche. C’est que son regard rétrospectif, vers les lieux, les figures et les rêves de l’enfance, n’obéit pas à une sentimentalité narcissique, à une tiède nostalgie -mais bien plutôt à une volonté, sans cesse recommencée, rituelle, presque sacrée, de résurrection et de reconstruction. Remember ! c’est peut-être l’injonction qu’il entend, à chaque aube, avant de se mettre à l’établi de l’écriture, en plein silence -un ordre intime, l’inverse, ou l’écho déformé, du Nevermore ! du Corbeau de Poe. Remémorer, c’est alors remembrer.
Ici l’occasion en est, comme l’indique le sous-titre, ces « rencontres » de Bergounioux avec son frère Gabriel, son cadet qui fut, un peu, son double, sur ses pas : lui aussi, pour devenir linguiste, a dû quitter, et trahir, la Corrèze obscure, enchevêtrée, médiévale -et pourtant enchanteresse car initiale. Ensemble ils recommencent donc le trajet -et leur conversation, on le devine, répète ici, pour nous, d’anciennes méditations partagées, à chaque retrouvailles, à chaque retour de l’un ou de l’autre. À la lecture on se prend à douter : ces entretiens ne sont-ils pas, en fait, tout aussi écrits que ceux, autrefois fameux, de Parinaud et Breton, que celui-ci faisait mine d’improviser, alors qu’il se lisait ? Ou bien Pierre Bergounioux en est-il venu à une telle maîtrise, de sa pensée comme de ses mots, qu’il parle désormais, oracle de lui-même, aussi exactement qu’il écrit ?
Notre regard vagabonde à plaisir, alenti et attentif, autant que notre esprit, sur ces pages : photographies d’autrefois ou d’aujourd’hui, cartes géographiques, vieilles affiches publicitaires, longs extraits d’œuvres de Bergounioux, en écho au dialogue, citations de romanciers, historiens ou sociologues, reproductions des sculptures - « ferrailles » dit-il- de Bergounioux lui-même, ou de ses collections d’insectes -jusqu’au toucher qui est conquis par la qualité, la texture un peu épaisse, des pages que l’on tourne, comme si l’on feuilletait, avec les deux frères, quelque album de famille. Nulle idylle pourtant ici -cette famille-là, comme la plupart, a son lot de malentendus et de souffrances : le père est un despote taciturne, impérieux autant que désemparé, la mère, elle, permet que la vie reprenne ses droits -et Bergounioux, avec une pudeur comme aristocratique, avoue tout de même avoir souffert la déprime, la déprise, frôlé le suicide -dont l’écriture le sauvera, venue à lui comme un don, non des Muses mais du « vide lunaire de Millevaches », des « solitudes immenses, haut perchées ». « J’aurais aimé écrire pour les morts », déclare-t-il (Lmda N°16) -c’est que les morts l’ont comme envahi, investi, sitôt que, quittant la Corrèze, il connut l’exil. La solitude et l’intelligence, l’engagement au Parti communiste et la tâche d’enseigner, l’ascèse et la maladie : « ça n’allait plus, le sens de l’affaire s’était perdu », alors « c’est dans le tremblement et la douleur qu’on récupère les parties de soi que le monde s’était annexé avant même qu’on soit au monde. » Il faut alors écrire contre le silence de ceux qui nous ont précédés en ces terres reculées, qui n’avaient pas de mots -c’est ici que Bergounioux rejoint Faulkner : jusqu’à lui, argumente-t-il, le roman, par excès de maîtrise, ne disait le réel qu’en le surplombant, en le mettant à distance. Faulkner vient, lui, mettre à jour ce que les « grands sorciers délicats et pulmoniques » (Proust, Joyce, Kafka) ne savaient -ne voulaient- prendre en compte.
On peut, dans cet essai, ne pas adhérer tout à fait à certains partis pris venus de Lukacs, juger hâtifs certains jugements -sur Stendhal ou Joyce- ou regretter quelques oublis -qu’en est-il de la question de la langue, ou du romanesque ?- l’essentiel est ailleurs : ici aussi il s’agit pour Bergounioux, à propos de Faulkner qu’il revendique comme une figure tutélaire, de montrer comment la parole s’enlève sur un fond de silence millénaire, comme l’aurore sur la nuit obscure. Il faut alors, avec une respectueuse fidélité, une patience comme sainte, savoir, sans devenir fossoyeur, recueillir l’héritage.

Pierre Bergounioux, l’héritage
Pierre et Gabriel Bergounioux
Les Flohic éditeurs
204 pages, 23
Jusqu’à Faulkner
Pierre Bergounioux
Gallimard
145 pages, 15

L’entretien infini Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°42 , janvier 2003.
LMDA PDF n°42
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