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L'Anachronique L’homme du train

mai 2003 | Le Matricule des Anges n°44 | par Éric Holder

J’ai fini d’écrire un roman. Là, il y a quelques jours, autant dire tout de suite. J’ai rendu le manuscrit au propre, sur diskette. Il va falloir songer à aérer la literie, maintenant, réparer ce qui a fui, regarder le soleil en souriant, manger des tomates, revoir les copains. J’ai tout mon temps, c’est celui des cerises. Avec untel, j’irai boire un vichy-grenadine sur la Butte Montmartre à midi. Avec tel autre, nous aurons une promenade à travers le jardin du Luxembourg. Avec tel autre enfin, ce sera un coup de vélo. J’aime mes amis. Chaque occasion de nous voir -et ce sera le cas, puisque je suis disponible- enrichit l’album que nous nous consacrons. Le cadre de chacune de nos rencontres reste vif : beaucoup de choses nous sont passées au-dessus la tête, pas l’endroit où nous nous en sommes dit certaines, et ni les personnes qui nous entouraient. Pour moi, je retire de ces instants à deux hommes, dans le parc où rien ne vient les troubler, une profondeur qu’on éprouve après avoir refermé certains livres. Quelle richesse a-t-on déversée au bord de notre propre puits ? Il semble que ça brille, tout au fond du trou noir. D’admirer et de comprendre, nous nous sentons moins vains.
La liste de mes amis n’est pas si longue que je ne puisse la faire tenir au dos d’une enveloppe. J’y ai pensé, un temps. Faire la liste de ses copains. Avec fierté, comme à treize ans. Une dizaine de noms, neuf peut-être. Holà ! Est-ce si sûr ? Depuis un an, il se peut que les chiffres aient doublé, j’en marquerais dix-huit, et j’arrêterais là. Ce serait plus sincère. Les derniers arrivés n’ont pas le droit d’être à la dernière place. Pour certains : tout au contraire, car ils reviennent de loin, des années en arrière sans jeton de présence.
L’homme étant la somme de ses actes, nous sommes à présent ce que nous faisons. Point-barre, et fini, les guirlandes autour.
Force m’est de constater que la petite troupe des passionnants a profité, pour s’étoffer, de la nuit sans lune que dure l’écriture d’un roman. Je m’empourpre dans la lumière d’hiver en retrouvant Olivier. Et vous, Denis, c’était à Mardi-Gras, des lycéen(ne)s de Fénelon menaient tapage déguisés devant Chez Allard. Suis-je bien certain, au fond, que ressortir au grand air est profitable à l’amitié ? Et n’aimons-nous pas mieux, pour nous revoir, le confinement d’un travail dans lequel nous serions plongés jusqu’au cou ?
Ce serait même, à bien y réfléchir, un trait que nous aurions en commun, cette abondance de réalisations -je passe les choix, les égarements, les prospérités encombrantes, etc. Il suffit de tirer le fil, d’autres points communs surviennent. Nous sommes des littéraires, nous avons eu les mêmes lectures, ou peu s’en faut. Nous aimons -et certains ont été très aimés- des femmes. Enfin, nous ne nous mentons pas, jamais, c’est une évidence.
Si je réfléchis un peu avant, il semble que ce soit dans l’enfance qu’il faille aller chercher nos reflets grisâtres, ici et là dupliqués. Dans les cours de récréation, peu importe le collège. Nous étions mal préparés pour l’amitié, c’étaient nous les tout seuls, avec cette pensée : comment les autres font ? On nous aura dit tôt, à un moment ou à un autre, de nous méfier d’être prétentieux, ou que l’orgueil était un péché. La brûlure alors. Plus tard, on nous aura vus, tout aussi rouges, rater d’une main le palier auquel on croyait accéder, pris en flagrant délit d’insuffisance. Et donc, de suffisance. C’étaient nous les gamelles, c’étaient nous les gadins. C’étaient nous, c’étaient nous.
Il y en a moins depuis, ça ne nous étreint plus d’être seuls. Ce doit être marqué sur nos fronts : ne pas déranger -pas dangereux. Pour peu que nous remuions un papier, ou paraissions absorbés, les activités reprennent leurs cours, ou la conversation.
Une nouveauté cependant : nous nous rencontrons. Qu’avons-nous laissé au vestiaire, quelle animosité a priori avons-nous enfouie sous le boisseau, pour que nous fassions attention, dorénavant, les uns aux autres ? Cela tient à un rien, une façon de compter son temps, de se déplacer dans l’espace, de se savoir observé, d’y réagir. Les trajets en train nous sont propices.
Fait la connaissance de S. dans un des deux wagons qui achemine les déshérités ou des membres de la famille en visite, de Trouville-Deauville, en passant par Pont-l’Evêque, à Lisieux. De là, nous prîmes la même correspondance pour Saint-Lazare. S. est musicien-de-jazz-fuyant-les-tenants-du-titre, un métier coupé à ses exactes dimensions. D’autres sont écrivains pudiques. Cela sentait la cour d’école. À mesure que nous évoquions nos vies, nos proches, nos coutumes, c’étaient moins celles-là qui nous rapprochaient que la façon d’en parler. Comme si, pour en parler ainsi, il avait fallu franchir des étapes. Être pareillement affranchis. Avoir appris sur le même tas. Mais lui, avec un cran d’avance. Peut-être a-t-il le même sentiment, je n’en sais rien.
Depuis, je lui ai envoyé quelques livres, pour information, rien de plus. Je viens de recevoir deux disques -j’ignorais qu’il avait fait des disques. Je m’empourpre : c’est talentueux.

L’homme du train Par Éric Holder
Le Matricule des Anges n°44 , mai 2003.