La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Poésie L’échange absolu

juillet 2003 | Le Matricule des Anges n°45 | par Richard Blin

Le temps d’un été, en 1926, trois très grands poètes -Rilke, Pasternak, Tsvétaïéva- livrent les vérités secrètes qui les consument. Une correspondance ruisselante d’âme nue.

Décembre 1925. L’Europe fête les cinquante ans de Rilke. Par l’intermédiaire de son père Boris Pasternak est mis en contact avec Rilke. Il n’a rien écrit d’intéressant depuis Ma sœur la vie (1917), et nourrit difficilement sa petite famille à Moscou. C’est le début d’un échange débordant d’admiration. « Je vous suis redevable du fond même de mon caractère, de la forme même de mon existence spirituelle. (…) Maintenant, c’est comme si j’étais né de nouveau. Grâce à deux hasards ». À celui que nous venons d’évoquer, il faut ajouter la lecture enthousiaste du Poème de la fin de Marina Tsvétaïéva, qui vit exilée en France. Bouleversé, il demande à Rilke d’envoyer à celle-ci un exemplaire dédicacé des Elégies de Duino. Le triangle est en place. Mais Pasternak ne savait pas qu’en mettant Rilke et Tsvétaïéva en contact, il allumait un incendie. Car Tsvétaïéva mythifie Rilke. Il est pour elle l’incarnation de la poésie conçue comme cet espace sublimé où peuvent se fondre les corps et les âmes. Dès sa première lettre, elle s’enflamme. « J’attends vos livres comme un orage (…) comme une opération du cœur. (Sans métaphore ! Tout poème (de toi) entame le cœur (…) Sais-tu pourquoi je te tutoie et t’aime et… et…et… Parce que tu es une force. La chose la plus rare. (…) Ce que j’attends de toi, Rainer ? Rien. Tout. » Le ton est donné.
Véritable champ de tension, chaque lettre relève de ce texte originel de l’âme quand elle se fait rassemblement d’éclats, d’urgence et d’effractions. C’est que pour Tsvétaïéva l’Amour et l’Art sont de nature amorale. D’où, d’emblée, cette véhémence brûlante. « Tu as plongé tes mains, Marina, tour à tour offrantes et jointes, tu as plongé tes mains dans mon cœur comme dans le bassin d’une fontaine ruisselante » écrit Rilke. « Éclair sur éclair (éclair-nuit-éclair), voilà comment je te lis. Il faut qu’il en aille ainsi pour toi quand je t’écris » lui répond Tsvétaïéva, qui tente bien de dissocier l’homme-Rilke, celui qui vit, de l’esprit-Rilke, celui qui anime sa poésie, mais chez une femme aussi magnifique de paradoxes et de contradictions, aussi affamée d’amour, la frontière est souvent floue. « Je veux dormir avec toi (…) Simplement dormir. Rien de plus ? Si pourtant : enfouir ma tête dans ton épaule gauche, passer mon bras sur ton épaule droite -rien de plus. Si pourtant… », écrit-elle avant d’avouer : « Les corps s’ennuient avec moi (…) bien que je fasse tout comme tout le monde ».
À Moscou, Pasternak se sent un peu exclu. Lucide (« Tu as été au centre d’une explosion vécue, et tout à coup, tu t’écartes ») et connaissant l’insatiable désir du Tout dont est capable Marina, il lui dit ses doutes, tandis que, de son côté, Tsvétaïéva sous-estimant la détresse physique de Rilke, se montre susceptible, voire maladroite. « Boris m’a fait cadeau de toi. Et à peine t’ai-je reçu, je veux t’avoir pour moi seule. C’est suffisamment laid. Et suffisamment pénible pour lui. Voilà pourquoi j’ai envoyé tes lettres », à Boris, que ce geste rassure. Mais évoquant les tentations charnelles qui l’assaillent, il indigne Tsvétaïéva. « La fidélité comme lutte contre soi-même, je n’en veux pas (…).Tu sais ce que je veux, lorsque je veux. (…) Des mots que l’on n’entendra, que l’on ne dira jamais. De l’inexistant ». Ce sera la rupture de leur correspondance tandis que Rilke disparaîtra avec l’année 1926. Mais pour n’avoir duré qu’un été cette correspondance à trois placée sous le signe du non accomplissement, n’en demeure pas moins unique, tant chacun s’avance au bord de ses abîmes intérieurs, rêve l’amour comme lieu d’abolition de l’ailleurs, du manque, de l’absence. Et chaque lettre de forcer l’autre à se révéler afin qu’en se révélant il révèle son interlocuteur à lui-même. Une correspondance qui a la force de transfiguration de la poésie mais n’en montre pas moins les impasses tragiques de l’idéalisation et de ses mirages.

Correspondance à trois
Rainer Maria Rilke - Boris Pasternak
Marina Tsvétaiéva
Traduction de Lily Denis, Philippe Jaccottet et Eve Malleret
Gallimard (L’Imaginaire)
324 pages, 7,90

L’échange absolu Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°45 , juillet 2003.
LMDA papier n°45
6.50 €
LMDA PDF n°45
4.00 €