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Domaine étranger Après la fureur

novembre 2009 | Le Matricule des Anges n°108 | par Etienne Leterrier

Ecrivain de l’absence, Aharon Appelfeld donne voix aux survivants dans ce roman de la reconstruction collective.

Et la fureur ne s’est pas encore tue

Un écrivain n’est jamais l’un de ses personnages. Il est tous ses personnages en même temps », déclarait Aharon Appelfed en 2008. Une phrase qui le concerne en premier lieu lui qui, à 77 ans, ne semble pas prêt d’épuiser, roman après roman, une vie qui diffuse dans chaque personnage un peu de sa substance. C’est près de Czernowitz que cette vie commence, sur une terre aujourd’hui située en Ukraine. Elle traverse la guerre, la déportation et le travail forcé, jusqu’aux camps de concentration, d’où elle ne dévie qu’in extremis grâce à une évasion dans la forêt où Aharon Appelfeld survit plusieurs mois. S’il a toujours refusé d’être un « romancier de l’Holocauste », Aharon Appelfeld est un écrivain de l’homme et du destin juifs.
En effet, comme pour Hugo dans La Chambre de Mariana, comme pour la jeune Tsili dans le roman éponyme, Bruno Brumhard, le narrateur d’Et la fureur ne s’est pas encore tue, traverse la guerre, le ghetto, et la déportation, sans faire de ceux-ci le centre de son récit, mais en les reléguant au second plan. C’est davantage d’une croissance que ce roman parle, au moment où le monde s’effondre. Bruno est un jeune garçon, devenu manchot à la suite d’un accident. C’est une sorte de petit frère d’Oscar Matzerath, le jeune tambour de Günther Grass, par la rage de surmonter son handicap, par le même dégoût de la trivialité qui l’entoure, par les mêmes absolus de noblesse et d’amour. Pour Bruno, la révélation vient de l’un de ses professeurs, qui lui murmure un jour : « Les Juifs sont des princes ». Si Et la fureur… possède cette couleur bistre et l’odeur de fumée des romans de guerre, elle est avant tout l’histoire de cette révélation, de cette bonne nouvelle et - presque - de cet Evangile.
Le parcours romanesque de Bruno suit dès lors l’accomplissement de cette révélation, que l’histoire s’évertue pourtant à contredire. Et la fureur… raconte la tentative éprouvante qui conduit Bruno à vouloir rendre aux déportés une dignité après le chaos, et à retrouver lui-même le chemin de la vie. La route est longue : Aharon Appelfeld en fait parfois un chemin de croix allégorique, passant par la perte, l’abandon, la trahison, la tentation de l’argent, ou celle des femmes. Car il y a aussi un roman d’initiation individuelle dans ce roman de la reconstruction collective. L’écriture d’Aharon Appelfeld est, de fait, toujours double, à la fois réaliste, partant de souvenirs biographiques, et en même temps symbolique, abstraite, puisque ses thèmes ouvrent sur l’universel. On en aurait pour preuve les lieux qu’il choisit, à la fois réels, et droit sortis des contes : la forêt (refuge contre le mal, recueillement et isolement, trace du divin, silence, hors-monde), un château napolitain (lieu de la dignité retrouvée, de l’homme, de la sociabilité, du Verbe, monde) où au milieu d’une sorte de Cour des miracles, Bruno Brumhart entreprend de rendre une dignité aux anciens prisonniers juifs, grâce à la musique de Bach et aux mots de la Bible. Le judaïsme d’Appelfeld en paraît, du coup, empreint d’un message universaliste.
Une sobriété qui s’interdit l’apparat du lyrisme donne à l’écriture d’Appelfeld un caractère presque classique. La phrase semble s’empêcher toute démesure, comme si elle était consciente de l’imperfection de son véhicule. Ce n’est pas un hasard si c’est la musique qui doit rendre aux déportés leur humanité. C’est pour cette raison aussi que Hersch, le compagnon sourd-muet parle une langue supérieure, au-delà des mots : « Cet homme s’apparente à une lignée royale, et je suis persuadé que s’il pouvait parler, il ne s’exprimerait pas autrement. Sa parole est et serait intérieure. » Rares sont ces écrivains qui, comme Appelfeld savent allier la force narrative à une telle vision : de la parole et de l’écriture comme métaphore imparfaite du silence. De la victime juive comme symbole d’une humanité en reconquête d’elle-même après le désastre.

Et la fureur ne s’est pas encore tue d’Aharon Appelfeld - Traduit de l’hébreu par Valérie Zanetti, L’Olivier, 274 pages, 21

Après la fureur Par Etienne Leterrier
Le Matricule des Anges n°108 , novembre 2009.
LMDA papier n°108 - 6.50 €
LMDA PDF n°108 - 4.00 €