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janvier 2010 | Le Matricule des Anges n°109 | par Éric Dussert

Figure tutélaire des intellectuels anarchistes fin-de-siècle, Félix Fénéon fut aussi créatif que peu disert. Ses faits divers à la mode haïkaï sont de puissantes ellipses de la subversion.

Nouvelles en trois lignes

Nouvelles en trois lignes

Parce que la chronique a été tenue en piètre estime, on a longtemps cru négligeable l’activité de certains créateurs. Et parce que leurs « œuvres complètes » sont maigres, voire impalpables, on a cru malin de les considérer comme des « artistes sans œuvre »… alors que l’on avait disqualifié depuis lurette les faiseurs de sagas kilométriques à la Georges Duhamel. Ce postulat myope n’entérine que les arbitraires d’un temps : de fait, non, le roman n’est pas un mode majeur qui tiendrait dans l’ombre des formes mineures telles que le haïkaï ou la nouvelle. Jack Kerouac haïjin et D. H. Lawrence nouvelliste ont démontré le contraire. Félix Fénéon (1864-1944) idem, qui fit du fait divers une arme à longue portée.
L’histoire des arts donne toujours tort à ces raideurs esthétiques qui se basent sur une pensée prémâchée. Et pour ce qui est des formes courtes, l’émergence de la presse au XIXe siècle a été capitale : bouillon de culture artistique et littéraire, les feuilles et grands journaux ont été un excitant pour les écrivains qui se sont lancés dans la folle cavale de la multiplication des genres (feuilletons entraînants, chroniques léchées, actualités rimées, pamphlets acides, dessins terribles, canards fugaces et mordants comme des torpilles, etc.) dans l’exercice desquels seuls l’imagination et le style permettaient de se distinguer. Encore fallait-il y mettre de la malice, de l’intelligence, de l’indépendance et de la dignité. Un nouvel esprit naissait dans le bruit des machines, baigné aux fonts baptismaux d’encre et d’acide. Un esprit fou dont les grands noms, d’Aurélien Scholl à Joseph Méry jusqu’à leurs descendants Alphonse Allais ou Jules Renard tiennent encore la dragée très haute à la plupart de nos blablateurs, polémistes et comiques réunis. Il ne faut donc guère s’étonner que des cerveaux plus subtils encore aient choisi de se signaler par la sobriété quasi zazen et le trait (au sens guerrier) pour décrire une société brutale.
Passé maître en glissade des destins.
Avec Félix Fénéon (1861-1944), on touche sans doute à la maturité de cette veine et, avec ses Nouvelles en trois lignes, à un écrit fondateur du siècle dernier. Si le personnage conserve une part de son mystère (a-t-il posé des bombes ou rendu services à des compagnons anarchistes pourchassés par les chaussettes à clous en conservant des capsules de mercure dans ses tiroirs du ministère de la Guerre ?), il n’en reste pas moins qu’il est avec Mallarmé et le Gide de Paludes, une personnalité cardinale des temps nouveaux. Jean Paulhan, expert lui-même en matière d’ellipse, ne s’y trompa pas qui reconnut le premier le rôle incontestable de Fénéon dans la définition d’une rhétorique neuve autant qu’efficace (F.F. le critique, Gallimard, 1945 ; Claire Paulhan, 1998). Si nous parlions de haïkaï plus haut, c’est que Félix Fénéon, collaborateur du Matin en 1905 et 1906, y a proposé avec ses brèves en trois lignes un traitement du fait divers digne de Basho : l’éclair du sens en peu de mots.
« C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus ».
Cependant, les Nouvelles en trois lignes, fulgurantes innovations, ne furent point de génération spontanée : en 1895 la Revue blanche proposait une rubrique intitulée « Passim » où Félix Fénéon s’employait avec son familier Victor Barrucand (MdA N°14) à décrire brièvement les faits marquants de l’actualité politique et coloniale. La tentation sibylline y était déjà bien perceptible. Y manquaient la malice sans doute, et ce souci des évocations familiales, passionnelles et sociales. Pour autant, l’anti-militarisme et l’anti-cléricalisme viscéraux des deux intellectuels anarchistes nimbaient ces pages ardentes. Se souvient-on que c’est là que démarra l’Affaire Dreyfus dans la dénonciation en deux lignes d’une fameuse dégradation ?
Dix ans plus tard, les « brèves du marbre » de Félix Fénéon, restées enfouies dans les pages du Matin jusqu’en 1975, abordaient largement les mille et une anicroches de la vie quotidienne, alcoolisme, tromperies, grèves, vitriolages et coups de couteau, bêtise collective ou individuelle, prévarications, drames familiaux, vols, meurtres et décès dont certains nous parlent étonnamment : « Un enfant de 3 ans, Henri Calet, de Malakoff, est tombé dans un bassin d’eau bouillante, et n’a pas survécu à ses brûlures ».
Avec une gourmande prédilection, il fustigea Grande Muette et ecclésiastiques dont les soutanes et uniformes furent constellées de perles mordantes : « L’affaire des détournements à la direction de l’artillerie de Toulon se réduirait à rien, d’après l’enquête du directeur ». Pour autant, les institutions les plus bénignes furent elles aussi traitées avec cette insolente moquerie qui le caractérise : « Le professeur de natation Renard, dont les 6 élèves tritonnaient en Marne, à Charenton, s’est mis à l’eau lui-même : il s’est noyé ».
Coups de sort et de sang, glissade des destins, on a dit que Fénéon avait élevé le fait divers au rang des beaux-arts. C’est vrai, sans aucun doute, mais l’enjeu pour cet homme de tête fut-il vraiment esthétique ? Saper les fondements idiots et exorbitants de la société est un mobile qui lui correspond mieux, et son chef-d’œuvre posthume, l’un des grands classiques du siècle dernier, reste la preuve que l’esprit et l’insoumission y ont brillé aussi.

Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon
Préface d’Arthur Bernard, Cent Pages, 432 p., 28

Lignes coupantes Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°109 , janvier 2010.
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