Un train quitte Paris, franchit un pont au-dessus de la Loire, traverse la Sologne, Vierzon, pour, trois heures plus tard, effectuer deux minutes d’arrêt dans une ville confidentielle. Dans l’un de ses wagons, côté ouest, une femme écrit une lettre à l’homme qu’elle va rejoindre afin, dit-elle, de « conserver une trace infime de » la joie que l’avènement imminent de leur rencontre décisive lui procure. L’homme avec qui elle correspond depuis quatre ans l’accueillera sur le quai de la gare. À mille lieues de la romance lénifiante ou, selon Beckett, de l’« amour-passion le satyriaque », L’Occasion fugitive renferme un véritable petit traité érotico-philosophique. Traductrice voyageuse, Béatrice Commengé, qui, dans Et il ne pleut plus jamais, naturellement (Gallimard, 2003), regrettait déjà la disparition du thalamos, ce lit nuptial des époux grecs, redonne un visage à Kairos, figure du « moment opportun et fuyant ». Jeune dieu doté d’insolites attributs, un rasoir et une balance, qui « pour trancher dans la suite des jours », qui « pour tenir l’équilibre », Kairos cède à qui sait s’emparer de sa chevelure l’instant profond d’une décision. Et non ce « miraculeux enchaînement de circonstances que les amants émerveillés se sont de tout temps amusés à reconstituer ».
Entre un rêve de « chemins bordés de brande » et le ressouvenir de sécheresses fluviales, une femme écrit une lettre dans le train qui la conduit vers un homme ; laquelle lettre constitue l’ensemble du tissu romanesque de L’Occasion fugitive. Elle consigne, à mesure que rétrécit l’écart entre les mots et l’objet désiré, la somme de leurs rendez-vous différés, le récit de leurs lectures partagées et de leurs errances respectives. À l’affût du moindre battement d’ailes de Kairos, nos amants platoniques se sont pendant quatre ans limités à l’envoi de correspondances manuscrites, de photographies et de messages électroniques. Hormis quelques croisements géographiques maladroits, quelques confidences biographiques, ils se sont montrés « dignes de ce formidable défi lancé aux amours périssables » : attendre l’heure propice au véritable commencement de leur histoire, là-bas, dans une maison flanquée d’un petit bois.
Quelque chose manque au lecteur de L’Occasion fugitive, qui manque à quiconque écrit une lettre, quel qu’en soit le contenu, le destinataire. Elliptique, Béatrice Commengé saupoudre son texte de détails et de citations qui, mis bout à bout, n’entament pas la « chorégraphie mystérieuse » de son duo de papier. D’eux, nous n’en saurons pas plus que ce que l’épistolière rapporte sur ce qui se dit, s’écrit. Fille unique, elle lui parle des séances de quatorze heures dans les cinémas d’Alger, de l’« éblouissement ocre des campos et des piazzas » de Rome, des « tendres verts mouillés après l’orage » de l’Irlande et d’Homère. Né au bord du Pacifique, il l’invite à aller inspecter la tombe de Baudelaire, lui envoie une biographie de Pablo Neruda et lui apprend que sa sœur aînée s’est suicidée à l’âge de 26ans. Il l’imagine « silhouette mouvante d’une promeneuse au bord de la Seine » ; elle le voit en plein cœur d’un périple indien. Quand s’achève L’Occasion fugitive, à savoir au-delà, « après les rires, après les larmes, puisqu’il y aura des larmes, après tant de questions auxquelles (ils n’auront) pas répondu, alors, oui, un soir, (elle préférerait) un soir d’été, (elle ira) chercher ces feuilles noircies à la vitesse du train, (elle aura oublié) tous les mots, et ensemble, heureux, nous les lirons enfin – pour la première fois ».
Jérôme Goude
L’Occasion fugitive
de Béatrice commengé
Léo Scheer, 104 pages, 15 €
Domaine français Premier amour
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Jérôme Goude
Troublante métaphore du désir, L’Occasion fugitive de Béatrice Commengé s’immisce dans l’intervalle épistolaire d’un insaisissable ballet amoureux.
Un livre
Premier amour
Par
Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.

