Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo
Avec la parution du nouveau livre d’Emmanuel Carrère, le nom d’Edouard Limonov s’est écrit dans toutes les gazettes jusqu’à faire la Une, il y a quelques semaines, d’un numéro de Télérama. On l’y voit sous une casquette façon cheminot, regard placide, clope au bec et breloque au cou. Cette photo, on la retrouve en couverture du recueil Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo que publie Le Dilettante, et dans lequel se succèdent des textes datant pour l’essentiel de la fin des années 80. Limonov n’est pas alors cet ange déchu qu’il deviendra un peu plus tard en cultivant des poses d’extrémistes durant la guerre en Yougoslavie ou dans son pays. Pour l’heure il n’est encore que cette « bête par miracle non domestiquée et toujours plus sauvage », par exemple en villégiature à Nice, où il participe, aussi spectral qu’aviné, aux Journées de la littérature mondiale.
À cette époque-là, il apparaît aux yeux de beaucoup comme un « écrivain international » doué pour la subversion et doté d’une « descente incroyable ». C’est cet homme-là qui, de la côte niçoise aux rues malfamées de New York, raconte les déboires et tribulations de sa vie chaotique d’écrivain toujours sur la brèche : « Je suis fier d’être un écrivain qui lutte jour après jour pour assurer sa subsistance », revendique-t-il dans les pages de East Side, West Side. Ces récits de vie le décrivent comme « le plus fantastique grossier animal » qui, en privé ou en public, n’a eu de cesse de mettre ses grolles dans le plat avec une brutalité qui désarçonne. Trouble-fête qui se montre sans fard : « Mon regard sous la casquette est plus que méfiant, c’est le regard du prolo pas progressiste, arriéré, réactionnaire, sans parti, et pas syndiqué… », lâche-t-il dans le texte qui donne son titre au recueil.
Dans ce texte, justement, Limonov raconte qu’il a offert un exemplaire dédicacé de son Journal d’un raté à une certaine Chantal, employée de la Préfecture de Paris qui, un jour, l’a aidé à renouveler sa carte de séjour, lui l’« écrivain errant, étranger aberrant » qui vient de cette lointaine « Ueressesse ». Aujourd’hui réédité par Albin Michel, ce livre de 1982 est la relation de ce que fut la quête (é)perdue d’un homme « un peu spécial » qui ne veut surtout pas, horreur !, être comme les autres, au risque de passer pour ignoble. Dans ce livre, « Eddie », « Eduardo » ne cesse de faire partager son penchant pour « le pourrissement ». Là encore, il se peint tel qu’il est : « Moi le hargneux, l’agité, le méchant, l’inintéressant. (J)’ai la conviction d’être un bon garçon, bien meilleur qu’eux tous, que ces professeurs étriqués et domestiqués, ou que ces poètes pseudo-révoltés et apprivoisés ». Lui se perçoit comme un « poète aux idées dangereuses » qui ne craint pas de mettre en scène les désordres de son désir, qu’il s’agisse de sexe ou de politique. Ce par quoi ces pages forment plus que jamais un journal intime, c’est que Limonov s’y donne sans mesure. Tout entier il s’y livre avec, il faut bien le dire, une vitalité hors du commun, mais aussi avec une jubilation perverse qui parfois fait froid dans le dos.
C’est d’ailleurs bien le problème : par certains côtés il est horriblement odieux et par d’autres il se fait terriblement envoûtant. « Des fils d’argent dans mes cheveux fous et faciès endurci de rat sauvage où se mêlent capricieuse- ment quelques restes de douceur et de séduction poétiques. Que voulez-vous, c’est moi ». Oui, quoi qu’on en pense, c’est lui. Pas un génie, comme certains ont parfois voulu croire, ou alors un mauvais génie ?
Anthony Dufraisse
Edouard Limonov
Journal d’un raté
Traduit du russe par Antoine Pingaud
Albin Michel, 279 p., 19 €
Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo
Traduction collective
Le Dilettante, 190 p., 17 €


